Radovan Karadzic (droite) s'entretient avec le général Ratko Mladic, en août 1993 à Pale (Bosnie-Herzégovine)
© AFP/Michael EvstafievConsidéré comme un monstre par les Croates et les musulmans de Bosnie, Radovan Karadzic reste cependant, pour de nombreux Serbes, un héros de la guerre qui a déchiré la Bosnie de 1992-1995 après la proclamation de l'indépendance de cette ex-province de l'ex-Yougoslavie.
Son arrestation, annoncée le 21 juillet, met fin à une traque de 13 ans.
Grand, la chevelure grisonnante toujours en bataille, le front barré d'une mèche indomptable, Radovan Karadzic n'avait plus été vu en public depuis sa fuite en 1996. Parfois surnommé "le boucher de la Bosnie", il était réclamé par le Tribunal pénal international de La Haye.
Une figure ambiguë en Serbie
Les observateurs voient en Radovan Karadzic le principal organisateur du sanglant "nettoyage ethnique " en ex-Yougoslavie. Il est en particulier tenu pour responsable, avec son acolyte Ratko Mladic, l'ex-chef militaire des Serbes de Bosnie, du pire massacre en Europe depuis la seconde guerre mondiale: l'élimination de près de 8000 musulmans à Srebrenica (est de la Bosnie) en juillet 1995.
La porte-parole de la Maison Blanche Dana Perino a détaillé les crimes dont est il accusé. Ceux-ci comprennent "une campagne brutale de nettoyage ethnique dirigée contre les non-Serbes, des attaques organisées de lieux de culte, l'instauration de camps de concentration, et le meurtre en série de milliers de musulmans bosniaques et de civils bosno-croates".
A Belgrade, capitale de la Serbie, beaucoup continuent pourtant de le considérer comme l'un des grands hommes du pays. "Karadzic est un héros serbe, il y aura d'importantes représailles", a ainsi averti après son arrestation Aleksandar Vucic, responsable du Parti radical, formation nationaliste, cité par Reuters.
De lourdes accusations
Radovan Karadzic risque la prison à vie si le Tribunal international de La Haye le reconnaît coupable des quinze charges qui pèsent contre lui, notamment génocide, persécutions, exterminations, meurtres, déportations, actes inhumains ou encore prises d'otages.
Selon l'acte d'accusation, il est l'un des principaux artisans d'un plan de "nettoyage ethnique" de certaines zones de Bosnie-Herzégovine, aux côtés de l'ancien chef militaire des Serbes de Bosnie, le général Ratko Mladic. Pour arriver à cet objectif, "les dirigeants serbes de Bosnie, parmi lesquels Radovan Karadzic, ont mis en oeuvre un plan d'action se traduisant par des persécutions et des tactiques de terreur, l'expulsion des personnes peu disposées à partir et l'élimination des autres", précise le document.
Karadzic est notamment accusé pour trois des plus tragiques épisodes de la guerre de Bosnie: le génocide de Srebrenica, le siège de Sarajevo et la détention des milliers de civils dans des camps de la région de Prijedor (nord-ouest de la Bosnie).
Son acte d'accusation décrit comment, après avoir été élu à la présidence de la République serbe de Bosnie en mars 1992, fonction qu'il a occupée jusqu'en juillet 1996, il a "planifié, incité à commettre, ordonné ou de toute autre manière aidé à planifier (...) la persécution des populations musulmanes de l'enclave de Srebrenica". Près de 8000 garçons et hommes musulmans de Bosnie ont été exécutés par les forces serbes après la prise de cette zone, pourtant officiellement sous la protection de l'ONU, le 11 juillet 1995. Il s'agit du plus grave massacre commis en Europe depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.
En tant que commandant en chef des forces armées serbes de Bosnie, il devra également répondre du siège de Sarajevo, qui avait duré 43 mois et au cours duquel 10.000 civils avait été tué. Karadzic est accusé d'avoir planifié "une campagne prolongée de bombardements et de tirs isolés contre la population civile (...) afin de maintenir les habitants dans un état de terreur constant".
Radovan Karadzic est également inculpé pour la détention de milliers de civils croates ou musulmans de Bosnie dans des camps aux conditions "horribles et inhumaines", notamment dans la région de Prijedor. A l'été 1992, les images des détenus décharnés de ces camps, diffusées par les télévisions du monde entier, avaient profondément choqué l'opinion publique mondiale.
Il est aussi inculpé pour la prise d'otage de plus de 200 Casques bleus de l'ONU entre le 26 mai et le 2 juin 1995 dans plusieurs secteurs de Bosnie.
Le promoteur sanguinaire d'une "grande Serbie"
Né le 19 juin 1945 dans le village de Petnjica au Monténégro, Karadzic a passé son enfance à Niksic, près de la frontière avec la Bosnie. Dès son plus jeune âge, il écrit des poèmes, un passe-temps qu'il conservera avec la composition de pièce de théâtre ou de musique populaire.
Son père, dont il a hérité la ferveur nationaliste, avait été emprisonné pour avoir participé au mouvement des "Tchetniks" qui avaient combattu aussi bien les nazis que les partisans communistes de Tito pendant la Seconde guerre mondiale. Psychiatre à Sarajevo dans les années 60, Radovan Karadzic n'a commencé sa carrière politique qu'en 1990, avec pour mentor Slobodan Milosevic, l'homme fort de la Yougoslavie, mort en mars 2006 dans la prison du TPI à La Haye avant la fin de son procès.
Après la chute du mur de Berlin, le vent de transformation qui balaie l'ancien "bloc" communiste, atteint à son tour la Yougoslavie. Celle-ci se disloque quand chacune de ses six républiques proclament leur indépendance en 1991. Comme Slobodan Milosevic, Radovan Karadzic veut alors promouvoir le rattachement à la Serbie des territoires peuplés de Serbes en Croatie et en Bosnie. But: la création d'une "grande Serbie". Dans cette région, les Serbes représentent environ 44 % de la population.
Secondé par le général Ratko Mladic, Karadzic "nettoie" la Bosnie de ses éléments non serbes. Plus d'un million de personnes doivent ainsi quitter leurs villages (phénomène jamais vu en Europe depuis 1945) tandis que 200.000 personnes sont tuées pendant la guerre.
Avec les accords de Dayton, fin 1995, Karadzic obtient "sa" république : la Republika Srspka tandis que Croates et musulmans se partagent l'autre moitié du pays qui devient la Fédération croato-musulmane. Mais à Dayton, Slobodan Milosevic le tient à l'écart. A partir de juillet 1996, il lui est interdit d'apparaître en public.
Radovan Karadzic entre alors dans la clandestinité où il dispose d'un puissant réseau de fidèles. Entourés de nombreux gardes du corps, il aurait également bénéficié de protection policière et aurait, selon certaines rumeurs, trouvé à diverses reprises refuge dans des monastères orthodoxes serbes. Sa légende d'insaisissable n'a fait que croître au fil des opérations ratées de l'OTAN pour l'arrêter. Le département d'Etat avait promis une récompense de 5 millions de dollars pour toute information pouvant conduire à son arrestation.
Une cavale de treize ans
Au moment de son arrestation, Radovan Karadzic était méconnaissable, amaigri, portant une épaisse barbe blanche et de longs cheveux blancs. Il attachait ses cheveux sur le haut de son crâne, s'habillait de noir et portait un panama blanc, selon des photos publiés dans les médias serbes après son arrestation.
Radovan Karadzic, l'un des fugitifs les plus recherchés au monde, arrêté lundi 21 juillet par les services secrets serbes, accusé de génocide et crimes de guerre par la justice internationale depuis 1995, a dupé son entourage grâce à une tactique paradoxale mais d'une étonnante efficacité en adoptant l'apparence d'un gourou à ce point extravagant qu'il était impossible de soupçonner sa véritable identité.
Goran Kojic, rédacteur en chef du journal "Zdrav zivot" (Vie saine) où Karadzic publiait ses articles sur la méditation, figure parmi ceux qui s'y sont laissé prendre.
Karadzicl'avait contacté sous le nom de Dragan David Dabic en octobre 2007, se présentant comme un expert en médecine énergétique et médecine quantique, désirant publier des articles dans le mensuel. Ils ont choisi ensemble le sujet : "Les similarités et les différences entre la méditation et la prière silencieuse". Les trois premières parties de cet article ont été publiées de mai à juillet et une quatrième devait être publiée en août. "Ses articles étaient de très haut niveau. Ils étaient très convaincants et très documentés", souligne M. Kojic.
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