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24/10/2007 | 13:37 par Anne BRIGAUDEAU

Les francs-tireurs du Web dynamitent l'info

- L'équipe de Rue 89 : Arnaud Aubron, Laurent Mauriac, Pascal Riché et Pierre Haski -

L'équipe de Rue 89 : Arnaud Aubron, Laurent Mauriac, Pascal Riché et Pierre Haski

© France 2

Merci Nicolas Sarkozy ! Les tout récents sites d'infos sur le Net lui doivent un démarrage en flèche

Une semaine après sa naissance, Rue 89 s'offre un scoop retentissant : "Cécila n'a pas voté. Info trappée par le Journal du Dimanche..." 

L'insolent Bakchich.com n'est pas en reste, qui révèle, au plus fort de l'affaire du yacht et vingt heures avant l'AFP, les contrats passés entre l'Etat et Vincent Bolloré.

Rencontre avec ces nouveaux venus de l'internet français, qui bousculent une presse déclinant en pente douce. Seul frein à leur enthousiasme : le manque d'argent, éternel nerf de la guerre.

Les enfants du "Canard enchaîné" sont sur le Web

Léa Labaye, Guillaume Barou, Xavier MonnierIls ont tout de bon : le talent, la jeunesse, l'impertinence. Et les infos en plus : les héritiers du "Canard enchaîné" s'appellent Xavier (Monnier), Guillaume (Barou), Léa (Labaye). Vingt-cinq ans en moyenne, frais émoulus du CFJ pour les deux premiers (rédac chef et webmaster du site), Sup de Co Paris pour la troisième, qui tient (serrés) les cordons de la bourse.

Parrainé par leur ex-prof de journalisme Nicolas Beau (du "Canard", précisément), ils ont lancé l'an dernier Bakchich.info . Zone couverte : France, Maghreb, Afrique, avec, délicieux petit plus : l'inénarrable chronique de "Prince Pokou", plus connu sous le nom de Jean-François Probst, spécialiste post-chiraquien de la Françafrique aux mains sales et à l'humour ravageur, prêt à balancer certains dessous pas  jolis, jolis de l'amitié franco-africaine.

La une de "Bakchich"La devise de Bakchich s'affiche à la une :"informations, enquêtes et mauvais esprit". Constat plein de fraîcheur : il y a quantité d'infos intéressantes qui ne sortent pas dans la presse française. Pourquoi pas un débouché sur la Toile ? Le site  a ainsi été l'un des premiers à dégainer pour démentir cette phrase devenue célèbre de Vincent Bolloré : "mon groupe   n'a jamais eu aucune relation commerciale avec l'Etat français". Xavier Monnier raconte : "A 17H30 le 9 mai, beaucoup de journalistes ont reçu d'un informateur le même mail, qui donnait la liste des contrats entre l'Etat et le groupe Bolloré. On a fait immédiatement une enquête et  un vrai papier, en particulier sur les contrats avec le Gabon. Et on a publié l'article le jour même à 20H32, grillant l'AFP de plusieurs heures" (l'agence France Presse ne publiera l'information qu'à 17h33 le lendemain).

L'équipe de Bakchich vue par Guillaume BarouLes petits jeunes de Bakchich n'insistent pas lourdement sur le sujet, mais parmi les bonnes fées obligeamment penchées sur leur berceau figurent maints journalistes chevronnés du Point, du Nouvel Obs ou de l'Express qui profitent de ce petit média tout neuf pour publier des infos trappées par l'hebdo qui les paie. "S'ils étaient à l'aise dans leurs journaux, on en profiterait moins. Pour eux, c'est une bouffée d'oxygène" commente sobrement Xavier Monnier.  Le  "plus sexy des sites satiriques" revendique désormais 7.500 visiteurs uniques par jour et s'enorgueillit de pics à 15.000. Récemment lancée, la formule de vente sur Internet, le vendredi, du numéro de Bakchich en format pdf a déjà attiré quelques dizaines de clients, mais la pub demeure marginale (200 à 300 euros par mois).

Malgré des mécènes (notamment l'homme d'affaires franco-tunisien Khémais Toumi, interdit de retour dans son pays), Bakchich se serre la ceinture et fonctionne avec 12.000 euros par mois (de quoi payer les trois salariés-fondateurs, et quelques pigistes). Mais espère attirer bientôt des investisseurs, au profil ainsi décrit par Xavier Monnier : "des gens de presse, mais pas des grands groupes. Pas question d'aliéner notre liberté". Liberté d'esprit et de plume, sans barrière partisane : si Bakchich a beaucoup tapé sur Sarko ou ses proches, il a aussi balancé sur Ségo  (Y a-t-il un flic pour sauver la Royal ?). A recommander d'urgence à ses meilleurs ennemis : y en aura pour tout le monde. 

"De source sûre", on vous le dit

S'ils ont beaucoup exploité, comme d'autres, la désormais célébrissime vidéo de Nicolas Sarkozy au G8, le scoop du 20 juin sur Desourcesure, c'était la photo de  la "compagne présumée" de François Hollande et le feuilleton de la rupture du couple-phare du PS.  "Ne soyons pas faux-cul, si on le passe, c'est aussi parce que ça fait de l'audience", précise Pierre-Louis Rozynès, le directeur de la rédaction. Ce littéraire (longtemps rédacteur en chef de "Livres Hebdo") n'est pas (seulement) un poète. Il a connu son associé, Stéphane Demazure, dans les années 80 au groupe Stratégies. Ils y ont appris comment un média se finançait. Dans ce troisième étage du bel immeuble haussmanien où a emménagé le site, Stéphane Demazure a créé, au début des années 90, une petite agence de presse, Editorial Régies. Bref, des professionnels.

La création de Desourcesure ? "Il faut faire le média qu'on a envie de voir et de lire. Prendre en compte que l'image et la vidéo mangent le reste. Créer une mise en perspective : des liens, d'autres vidéos, d'autres images, un peu de texte. En aucun cas, reproduire 25 ans d'expérience de presse écrite. ..", théorise Pierre-Louis Rozynès.

Leur force ?  Un autre regard, super revue de presse et de web, sans bouger de son fauteuil : le monde est aujourd'hui à portée de clic. "Ce qui m'intéresse, continue Pierre-Louis Rozynès , "c'est que notre lecteur ait chaque jour le document qu'il faut avoir vu ou lu, soit parce que personne n'en a parlé, soit parce que tout le monde va en parler. La fameuse vidéo de Nicolas Sarkozy au G8, on l'a traité en deux temps : juste après son passage à la télé belge, et sur le long terme, avec tous les commentaires. Avec cette vidéo, le coeur du marché arrive une semaine plus tard. On veut être là aux deux moments, sur le coup, à chaud, et avec du recul. L'intéressant, c'est de mettre l'info en perspective : les Guignols à côté du 20h. Notre promesse ? Elle est dans le nom du site : de source sûre. L'info telle qu'on la donne, on peut la prendre en toute confiance : nous sommes des  journalistes, pas des clampins. Mais on joue sur la connivence: s'informer et se détendre, c'est pas s'emmerder".

Stéphane DemazureMise de départ de la start-up  : 200.000 euros.Visiteurs uniques pour la première quinzaine de juin : 100.000. Optimiste, Stéphane Demazure compte sur 200.000 pour l'ensemble du mois. Il assure lui-même la régie, vend un média "transgénérationnel, CSP +, urbain, 40 ans, plutôt masculin". Un média qui ressemble à ses fondateurs, mais s'oppose à celui, en triple cercle, de Rue 89 (les journalistes, les experts, les internautes). "Nous, c'est plutôt 100% journalisme, 0% participation", sourit Pierre-Louis Rozynés. La concurrence ? "Tous les sites qui font de la vidéo, et de l'actualité. Le Web, c'est l'Eldorado : cap à l'Ouest !". Les sujets qui ont cartonné ? La reconstitution de "Police", les vidéos politiques de la campagne, le "classement des traîtres" ("l'ai-je bien retournée, ma veste ?"),  les infos sur Cécilia (encore et toujours). Ce n'est qu'un début, avant la montée en puissance. Insatiable, Pierre-Louis Rozynès veut "produire plus, créer des émissions de télé et de l'image sur le site, lancer des dossiers sur les séries, sur la présidentielle américaine".Une ligne politique ? "On a éclaté toutes les rubriques traditionnelles : on a mis ensemble la politique et les affaires, les guerres et le terrorisme...On se fait qualifier de gauchistes le matin, de people le soir. Notre seule ligne, c'est d'être pour un capitalisme durable". Si l'équipe est restreinte (les deux associés-fondateurs, un webmaster et deux journalistes en contrat de qualif), desourcesure mise sur de nouvelles entrées dans le capital et compte annexer bientôt le rez-de-chaussée de son bel immeuble, à deux pas des anciens locaux du "Monde", ce pilier de la presse écrite d'antan (et d'aujourd'hui...). Objectif du duo Demazure-Rozynès: la rentabilité fin 2007.

Rue 89 invente l'info participative

Rue 89    révolutionnera-t-il l’univers confiné des médias français ? Ils y croient ou font semblant, Pierre Haski (54 ans), Laurent Mauriac (38 ans), Pascal Riché (45 ans) … Trois anciens de Libé qui ont commencé sur le Net en 2003 avec des blogs, comme correspondants à Pékin, New York ou Washington. Partis il y a trois mois de la rue Béranger, ils ont fondé  Rue 89 avec leurs indemnités de départ. "Cecilia n'a pas voté" : premier scoop de Rue 89Bingo ! Démarrage foudroyant grâce à l’abstention de la (future) première dame de France : le site annonce à la France entière que  Cécilia (Sarkozy) n’a pas voté au second tour de la présidentielle. Cette info du Journal du dimanche, censurée par le quotidien d’Arnaud Lagardère, se retrouve à la une de l’actualité, grâce à un média né huit jours plus tôt sur le Net.

Idée maîtresse de 
Rue 89  (qui s'inspire, entre autres, de l'américain Slate) : créer une agora du XXIème siècle, qui articule journalisme professionnel et culture participative de l’Internet. Une structure encore minuscule: trois salariés à peine (deux journalistes et un informaticien)… et plusieurs stagiaires. S'agrègent ensuite, par cercles concentriques, experts, blogueurs et internautes.

Des bénévoles pour la plupart, difficultés financières obligent. Avec une mise de départ de 50.000 euros, les fondateurs ne se paient pas (encore). Et se servent d'un local prêté, en attendant d’intégrer la pépinière multimédia de la rue des Haies, dans le 20ème arrondissement parisien.

Arnaud Aubron et Laurent Mauriac (Rue 89)Malgré la bonne volonté de Cécilia (qui fait exploser l'audience le premier mois , avec 600.000 visiteurs uniques selon l'instrument de mesure du site, Google Analytics), la viabilité est loin d'être assurée. "Pour se financer par la pub, il faut un million de visiteurs uniques par mois", explique le directeur général, Laurent Mauriac. "Seuls 200 sites en France atteignent ce niveau, dont une petite dizaine pour l’info." Le pari n'est pas gagné, pour un média qui s'inscrit uniquement sur la Toile. Mais les fondateurs se flattent d'en faire une force : « On part d’une page blanche » et d’un constat, cruel pour la presse écrite, prometteur pour les quotidiens en ligne : « Les jeunes ne lisent plus de journaux. Ils ont été élevés avec MySpace, You Tube, et il n’y a pas de médias qui correspondent à ça, se positionnant complètement dans la sphère Internet, alliant le professionnalisme journalistique et la participation des internautes. Nous on creuse ce sillon-là», analyse Laurent Mauriac.

En quelques semaines, 
Rue 89   a déjà aligné plusieurs scoops : le  divorce entre Le Monde et LCI, le  dérapage des comptes de la Sécu... Rien de très favorable au pouvoir en place. Faut-il y voir une ligne d’opposition ? Le rédacteur en chef, Pascal Riché, se défend de tout militantisme, et de tout anti-sarkozysme systématique : « On veut rester imprévisible." Mais il souligne que le paysage concentré des médias français offre de belles perspectives : « si vous prenez les amis de Sarkozy : Bolloré, Lagardère, Bouygues, Arnault, Pinault, il y a de quoi créer des boulevards pour des médias indépendants ».

L'avenir ? «Tenir» jusqu’à l’automne, pour monter en audience, et ramasser de l’argent frais auprès d’investisseurs solides (la rumeur de l'arrivée de Lagardère, qui a couru dans "L'Express", est formellement démentie par Pascal Riché). Mais le "love money" (argent ramassé auprès des proches) n’aura qu’un temps.

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