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Monde

INTERVIEW

10/04/2008 | 18:11 par Anne BRIGAUDEAU

"Le Tibet est un enjeu pour toute la planète"

- Photo du palais du Potala à Lhassa, en mars dernier - AFP -

Photo du palais du Potala à Lhassa, en mars dernier

© AFP

Pour la spécialiste du Tibet Claude Levenson, c'est notre avenir à tous qui se joue sur le Toit du monde

"Le problème du Tibet pose la plupart des questions déterminantes du futur : respect ou non de l'environnement, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, des droits de l'homme tout court... Et l'Occident ne dit rien ?"

Rencontre avec une femme passionnée qui vient de publier chez Albin Michel, "Tibet, la question qui dérange".

 
Interview de Claude Levenson, spécialiste du Tibet

Pour vous, le Tibet est un enjeu pour toute la planète. Pourquoi ?
Au cœur de la haute Asie, le Tibet est le château d’eau du continent : tous les grands fleuves en partent. Cette eau est un enjeu majeur pour la Chine et l’Inde, deux pays  qui représentent à eux seuls la moitié de la population mondiale. C’est aussi un enjeu stratégique : qui domine le Tibet domine l’Asie. Ce n’est pas par hasard que la Chine a mis le grappin dessus. Enfin,  c’est un enjeu pour la démocratie, les droits de l’homme et le droit à l'autodétermination des peuples. Le Tibet symbolise aujourd'hui tous les grands défis que doit relever la planète : politiques (droit à l’autodétermination), démocratiques, environnementaux, sans compter les conflits frontaliers qui ne peuvent se résoudre que par le dialogue.

Manifestations de moines au Tibet en mars dernier (AFP)N’y a t-il pas un hiatus entre le dalaï-lama, qui ne parle pas d’indépendance, mais d’autonomie, et les jeunes générations de Tibétains de l’intérieur, plus radicaux ?
C’est vrai. C’est le paradoxe tibétain. Les jeunes générations sont plus intransigeantes, même si la figure du dalaï-lama reste partout respectée. Mais il faut aussi écouter ce que dit le dalaï-lama à ces jeunes Tibétains. Il leur laisse leur liberté et leur dit, "c’est votre avenir. Le Tibet vous appartient, c’est votre pays. A chacun d’agir" .

Pour Pékin, le Tibet est chinois. Qu’est-ce qui permet d’affirmer que les Tibétains appartiennent à un pays différent ?
Pékin ne dit pas que le Tibet est chinois, mais que le Tibet appartient à la Chine, nuance. Or, comment un pays peut-il appartenir à un autre ? Entre la Chine et le Tibet, il y a une différence de langue, de vision du monde, de religion, d’histoire. Ce n’est pas une minorité, mais une civilisation et un peuple différents. Quand il a été envahi, le Tibet avait toutes les caractéristiques de l’Etat nation : un territoire, une langue, une histoire, une administration, une armée, un drapeau, des relations sommaires, mais existantes, avec ses voisins notamment l’Inde, le Népal, le Bouthan. Autant de caractéristiques qui suffisent aujourd’hui à d’autres nations pour se voir reconnues comme telles. Voyez le Kosovo  qui se cherche un drapeau, alors que le Tibet en a un depuis le début du XXème siècle. Malgré cela, les tentatives du Tibet pour adhérer à l’Onu ont été freinées à l’époque par l‘Inde et la Grande-Bretagne. On a dit aussi que c’était un pays trop petit pour vivre  seul alors qu’il y a aujourd’hui une quarantaine de pays dans le monde de moins d’un million d’habitants, et une cinquantaine qui ne sont pas viables, dont le Kosovo. Mais Bernard Kouchner se mobilise pour le Kosovo, et pas pour le Tibet…

Pourquoi le dalaï-lama ne porte-t-il pas cette revendication d’indépendance ?
Parce que c’est un moine et qu’il est porteur de paix. Par réalisme, parce que la Chine n’accepterait pas l’indépendance et qu’aucun Etat ne soutiendrait pareille revendication. Mais le dalaï-lama n’interdit pas aux autres d’être favorable à l'indépendance.

Est-ce que le combat pour le Tibet peut servir les Chinois ? 
Le Tibet, c’est une loupe qui montre les contradictions de la Chine : ouverture économique, mais aucune ouverture sur le plan des droits de l’homme. Les Chinois n’ont même pas accès à des droits pourtant prévus par leur Constitution. Aucun respect non plus des droits du travail les plus élémentaires dans « l’atelier du monde ».  Les délocalisations en Chine, ça nous revient aussi en boomerang. C’est pour ça que le combat pour le Tibet est aussi un combat pour l'ensemble de la Chine, et pour l'Occident. Mais il est difficile pour une dictature de lâcher du lest.

Le train "le plus haut du monde" quittant Lhassa pour Pékin (AFP)Y a-t-il  une politique de sinisation accélérée au Tibet ?
A Lhassa en 1984, il y avait 50.000 habitants dont 2000 Chinois, sans compter les forces de l’ordre. Aujourd’hui, il y a de 300 à 400.000 habitants, dont 60 à 70.000 Tibétains maximum, plus les forces de l’ordre.  Lhassa est maintenant une ville chinoise. Les autorités affirment qu’il y a 92% de Tibétains dans la région autonome (qui regroupe la moitié de l’ancienTibet), mais leurs statistiques ne sont pas fiables.

Est-ce que la cause tibétaine trouve des relais en Chine ?
Oui,  parce qu’ il y a une forte présence touristique chinoise au Tibet, encore renforcée par le train Pékin-Lhassa. Les Chinois y vont nombreux, mais ils se rendent compte que c’est un autre pays. Et les Chinois sur place, qui s'y installent pour des affaires ou du commerce, veulent tous retourner d'où ils viennent après leur vie professionnelle. Au Tibet, ils ne se sentent pas chez eux. ils sont de plus en plus nombreux à comprendre que c'est un autre pays.

Deuxième raison : avec l’effritement de l’idéologie communiste et le capitalisme effréné qui coûte très cher aux Chinois, il y a un retour aux traditions locales, dont le bouddhisme. Et pour quelques millions de bouddhistes chinois, le meilleur représentant de leur religion, c'est encore le Dalaï-Lama.

Le stade olympique à Pékin (AFP)Faut-il selon vous boycotter les J.O. , ou au moins la cérémonie d’ouverture ?
Boycott par les athlètes ? Il ne faut pas leur enlever leur joujou même s’ils sont aussi des citoyens de quelque part. Gandhi disait : "Là où la conscience doit se prononcer, la loi n’a que faire." Boycott de la cérémonie d’ouverture ? C’est un vrai geste politique, que fera au moins Angela Merkel. Mais les gouvernements occidentaux auraient dû se montrer plus conformes à ce qu’ils prétendent être. Même s’ils s’intéressent aux Tibétains, ils craignent d’offusquer les Chinois. Pékin essaie systématiquement d’interdire aux gouvernants occidentaux de voir le dalaï-lama. Mais de quel droit interdire ? Et  ils obtiennent des résultats. La Chine déteint plus sur nous que nous sur elle, et c’est grave pour nous. Si on m’empêche aujourd’hui de parler du Tibet en France, on m’empêchera demain de parler en France de ce qui ne va pas en France.

Pensez-vous que la mobilisation va continuer ?
Oui. L’opinion y est favorable parce qu’elle s’y retrouve par rapport à une injustice. En Chine, on ne peut pas s’exprimer, les dissidents sont condamnés à des années de prison comme on vient de le voir récemment. C’est un devoir moral de parler pour les autres. Le Tibet interpelle pour de bonnes ou de mauvaises raisons, mais il interpelle. L'orientaliste Jacques Bacot disait : "Les Tibétains sont un peuple qui vit à part des autres et ne fait rien comme eux ".

N'y a-t-il pas néanmoins des signes d'ouverture ?  Le site de la BBC , selon "Le Monde", est désormais accessible en Chine.
Est-ce un signe de relâchement ou un sucre à l’attention des Occidentaux ? Il ne faut pas se leurrer, en Chine, la Toile n’est accessible quasiment qu’aux journalistes ou aux expatriés. Les cybercafés ont été fermés par centaines. Mais par ailleurs, si le site de la BBC est accessible, c'est parce qu’aux yeux du gouvernement chinois, seule l’opinion anglo-saxonne compte. Pour Pékin, l’Europe n’existe pas.

 
A lire : "Tibet : la question qui dérange"
- Claude Levenson  - Photo Anne Brigaudeau
 -

Claude Levenson raconte son coup de foudre pour le Tibet : « Comme tout(e) bon(ne) journaliste, j’aime aller où on ne peut pas aller. Après des études de sanskrit et de philologie, je suis allée au Tibet en 1984 et j’ai découvert un très beau pays. J’avais déjà rencontré le dalaï-lama. Il m'avait fait rire en disant : « vous verrez, un jour, vous irez au Tibet », alors que le Tibet était fermé.  » Elle y retournera une douzaine de fois, et rencontre le dalaï-lama trois à quatre fois par an. Claude Levenson a consacré une quinzaine d’ouvrages au Tibet, même si elle s’intéresse aussi à l'ensemble de l'Asie.

Chez Albin Michel, elle vient de publier : « Tibet, la question qui dérange ».  Le point sur l'histoire du Tibet (l'idée du Tibet, les troupes de Mao, le Tibet des Tibétains), mais surtout sur les enjeux de l'occupation chinoise, dans l'indifférence de la communauté internationale. Livrons-en la conclusion : "Entre rêve et cauchemar, Toit du monde ou terre de solitude, Tibet de tous et de personne, en marge de toutes les histoires, là se joue à ciel ouvert une certaine idée de la liberté".

Claude Levenson est également l'auteur du "Que sais-je" sur le Tibet qui vient de paraître aux PUF. Quatre chapitres clairs (repères, géopolitiques, richesse, un peuple en danger), cartes et chronologie. En 125 pages, un aperçu assez complet de ce pays de légende.

Signalons enfin cette semaine l'excellent dossier de  "Courrier International" qui donne "La parole aux Tibétains".

-> "Tibet : la question qui dérange" Claude Levenson, Albin Michel
-> "Le Tibet" Que sais-je, Claude Levenson, Puf
-> Courrier international (3-9 avril 2008) : La Parole aux Tibétains
-> Voir aussi le  blog de France 2 à Pékin, avec tous les reportages



 

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