Comment analysez-vous ce qui se passe aujourd'hui en Iran ?
Armin Arefi: Personne n'aurait pu penser il y a à peine un mois qu’il y aurait un tel soulèvement populaire et une crise ouverte dans laquelle s’est embourbée la République islamique. Pendant quatre ans, Ahmadinejad a ruiné le pays, aussi bien en interne avec son bilan économique catastrophique, qu’à l’extérieur, en détruisant son image. Jamais un président iranien n’avait autant desservi les intérêts de son pays en si peu de temps. Quant à l’argent du pétrole, les Iraniens, surtout les plus défavorisés, l’attendent toujours…
Voici pourquoi il y a une semaine, une large majorité des Iraniens (81% de participation) s’est liguée pour voter contre Ahmadinejad. Le résultat, Ahmadinejad l’a emporté de nouveau, avec 65% des suffrages, soit un véritable plébiscite…Voici pourquoi le peuple est spontanément sorti manifester dans la rue. Pour montrer au régime, ainsi qu’au monde entier, qu’il ne peut se faire instrumentaliser de la sorte.
Pour les non spécialistes, on ne comprend pas très bien pourquoi un régime autoritaire comme l'Iran a finalement autorisé l'expression d'une forte opposition en la personne de M.Moussavi ? Le pouvoir s'est-il tiré une balle dans le pied ?
A.A: Il y a toujours eu des querelles en République islamique entre Réformateurs (ou plutôt des Conservateurs modérés) et Conservateurs. C’était déjà le cas en 1997, lorsque le peuple avait voté à près de 80% en faveur du Réformateur Khatami, créant une énorme surprise et plaçant énormément d’espoirs de changement en lui. La suite ? Un pouvoir restreint par le Guide suprême, conservateur et véritable chef en Iran, et des promesses non tenues.
Lors de cette élection, il ne faut pas oublier que sur les 475 candidats qui se sont présentés, parmi lesquels 42 femmes, seuls quatre ont été retenus pour le scrutin. Quatre rescapés dont Ahmadinejad, l’ultraconservateur, Rezaï, un peu moins conservateur, Karoubi, un mollah « modéré », et Moussavi, un « Réformateur » qui a tout de même été Premier ministre pendant la guerre Iran-Irak, un mandat marqué par l’exécution de milliers d’opposants iraniens…
Moussavi était un des fils spirituels de Khomeiny, il a été créé par le Régime. Celui-ci n’aurait donc rien eu à craindre de lui, car au mieux, il aurait réformé en douceur le pays, stabilisant la République islamique, et en ne changeant rien au fond. Or, aujourd’hui, ce fruit du régime est en train de leur
échapper. Tout le monde s’attendait, suite aux déclarations du guide suprême de cesser les manifestations que ce dernier se range derrière ses dirigeants pour sauver la République islamique… Et voilà qu’il demande aux manifestants de poursuivre les rassemblements, de songer à des grèves générales (seul véritable instrument de pression dont dispose le peuple) et qu’il annonce qu’il est prêt à mourir en martyr. Il est devenu le héros et le leader que le peuple iranien attend depuis trente ans. La République islamique est en train de vaciller.
Qui gouverne de fait l'Iran. N'y a t il pas plusieurs pouvoirs en lutte ?
A.A: Tout d’abord, ce n’est pas le président qui gouverne en République islamique. C’est le Guide suprême, représentant de Dieu sur terre, l’Ayatollah Khamenei, et qui se doit de maintenir un certain équilibre entre les diverses forces présentes. Car en 30 ans, diverses factions ont vu le jour. On peut parler de la traditionnelle lutte entre Conservateurs (Ahmadinejad) et Réformateurs (Moussavi et Khatami), mais dont le but reste de sauvegarder les intérêts de la République islamique. On peut aussi parler des Gardiens de la Révolution, armée parallèle formée de Généraux non religieux dont Ahmadinejad est le porte parole. On peut également citer l’Ayatollah Rafsandjani, un des personnages les plus puissants et riches du régime, ancien président de la République, qui se tient légèrement à l’écart depuis son échec à la présidentielle de 2005 contre Ahmadinejad, mais qui hait ce dernier, surtout depuis qu’il l’a accusé, lui et sa famille, de corruption lors de débats télévisés.
Rafsandjani a toujours été considéré comme plus modéré et pragmatique par les Occidentaux. Il semble désormais de plus en plus opposé au guide suprême, surtout depuis que celui-ci s’est déclaré en soutien inconditionnel d’Ahmadinejad. Et puis il y a éalement plusieurs ayatollahs de haut rang, de la ville sainte de Qom, qui ont dénoncé les fraudes et le résultat de l’élection, et que l’on n'entend étrangement plus depuis quelques jours.
Au sein même des Conservateurs, nous avons de graves dissensions entre ultraconservateurs (Ahmadinejad) et conservateurs modérés, dont font partie Ali Larijani, chef du parlement iranien et ancien responsable du dossier nucléaire iranien, qui a ouvertement critiqué le ministre de l’intérieur pour les tueries de ces derniers jours. Vous l’aurez compris, dans ce pays, qui n’a jamais eu d’opposition crédible, en dehors du cadre de la République islamique, on est en train de se dévorer de l’intérieur.
La fraude est elle avérée ? Est elle plus importante que lors des précédents scrutins ? Pourquoi a t elle, cette fois-ci, provoqué ce mouvement qui semble très important ?
A.A: La fraude est à la hauteur du rassemblement populaire des l’annonce des résultats. Prenons tout d’abord les chiffres officiels dont on dispose. Il y a quatre ans, lors de la dernière présidentielle, beaucoup de jeunes Iraniens déçus des promesses non tenues par les Réformateurs, avaient décidé de s’abstenir de voter, servant sur un plateau la victoire d’Ahmadinejad, favorisée (déjà à l’époque) par des fraudes massives au premier tour. Lors de cette élection, énormément d’Iraniens qui n’avaient jamais voté, beaucoup de jeunes (3/4 des Iraniens ont moins de 30 ans), beaucoup de femmes et d’intellectuels, ont décidé de se rendre aux urnes pour contrer Ahmadinejad.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes, nous avons eu 81% de participation, soit 20% de plus qu’il y a 4 ans. 11 millions de personnes ont voté en plus par rapport à 2005. Or sur ces 11 millions, 9 millions ont voté pour…Ahmadinejad !!! On nous bassine énormément sur les couches populaires qui seraient séduites par le discours populiste de l’ultraconservateur. Sachez que 70% des Iraniens sont citadins, 95% des Iraniens sont lettrés, et que dans les manifs d’aujourd’hui, beaucoup de gens viennent des quartiers dits défavorisés. Dans certains bureaux de vote en province, il y a eu plus de votants que d’inscrits, alors que dans d’autres, la participation a atteint…140%.
Ensuite, il faut aussi dire que plusieurs fonctionnaires du ministère de l’intérieur en charge du décompte des voix, ont dénoncé dès le soir même la fraude et ont annoncé à Moussavi et à son équipe leurs vrais résultats : une victoire de Moussavi au premier tour.
Après avoir vécu en Iran, pensez-vous que l'espèce de révolution actuelle était prévisible. Est-elle une façon de remettre en cause certains fondements du régime, le pouvoir religieux ?
A.A: On n'assiste pas à une espèce de révolution. Jusqu’au surprenant discours du Guide suprême, on assistait simplement à des démonstrations de colère et de rancœur de la part de la population iranienne, qui estime s’être faite voler son choix. Jusqu’à vendredi dernier, tous les slogans prenaient pour cible Ahmadinejad, comme par exemple « Mort au dictateur », les Iraniens ne souhaitaient pas un changement de régime, non pas qu’ils le portent dans leur cœur, mais ils n’ont pas d’organisation, ils ont peur de la répression féroce, ils n’ont pas d’alternatives aux mollahs, et surtout, selon leurs dires, "il n’ont pas envie de faire de nouveau un pas de 50 ans en arrière" . Leurs parents l’ont faite la Révolution, les mollahs leur ont volé, puis les occidentaux ont envahi leur pays derrière Saddam en lui vendant des armes chimiques. On ne fait pas deux révolutions en trente ans.
Maintenant, il est vrai qu’en se prononçant comme soutien inconditionnel d’Ahmadinejad, en entérinant définitivement le résultat de l’élection, et en accusant tous les manifestants d'être des «ennemis de la République islamique», le Guide suprème qui était jusque-lâ assez discret, s’est mis l’ensemble du peuple à dos.
Ahmadinejad, qui détenait jusqu’ici la palme de la contestation, n’est plus seul sur les rangs. Et en se mettant de la sorte en avant, ce qui semble assez incompréhensible, le guide suprême a détourné l’ensemble de la contestation, plus seulement sur le résultat du vote uniquement, mais sur l’ensemble du système.
Aujourd’hui, beaucoup d’Iraniens, qui ont encore de forts ressentiments religieux sur laquelle jouait le régime pour s’imposer, s’estiment trahis. Même s’ils sont sûrement matés, nombre d’Iraniens se réfugient à la nuit tombée sur le toit de leur maison, en criant « Allah Akbar « (Dieu est grand), expression de contestation chez les Iraniens. Quelle que soit le résultat de la contestation, la fracture semble inévitable.
Pensez-vous que le changement apparent de discours des Etats-Unis, en la personne d'Obama, joue sur la situation iranienne ?
A.A: Obama a joué malin. Depuis trente ans, le régime essaie de se légitimer aux yeux de sa population et de la rassembler dans la difficulté en insistant sur la menace extérieure, surtout américaine, aux cris de « Mort à l’Amérique ». Cet effet s’est accentué sous Ahmadinejad, or la provocation et la confrontation avec un Occident impérial et envahisseur a servi d’excuse pour justifier son bilan intérieur catastrophique et quelque peu rassemblé les Iraniens et leur nationalisme exacerbé derrière leur régime. Jamais un président n’a autant servi les intérêts iraniens que Bush.
Aujourd’hui, avec la main tendue d’Obama, les dirigeants iraniens n’ont plus ce diable impérialiste qui menace sans cesse sa population et sur le dos duquel ils se sont tant nourris. Surtout que la population iranienne, ouverte sur le monde grâce au net et aux satellites, a très envie de se rapprocher de l’ouest où elle dispose déjà d’une vaste diaspora.
Dans votre livre, vous mettez en avant une jeunesse assez bourgeoise: y a t il dans la crise actuelle une sorte de lutte des classes ?
A.A: Dans mon livre, j’ai essentiellement fréquenté des jeunes, vus qu’ils sont majoritaires en Iran (75%). Il y a aussi bien des tops models bourgeois du nord Téhéran, que des enfants déshérités du sud, que des étudiants frondeurs et politisés, que des journalistes au chômage ou encore des défenseuses des droits de la femme emprisonnées.
Toutes ces personnes ont un dénominateur commun : le rejet de Mahmoud Ahmadinejad. En quatre ans, il a ruiné le pays comme jamais aucun autre président auparavant : inflation record (25%), chômage en hausse (15%), revenus pétroliers dilapidés, deux vagues de sanctions internationales, répression des mœurs, multiplication des arrestations d’éudiants, de femmes « mal vêtues », image catastrophique du pays, diatribes antisémites, fermeture de journaux, répression culturelle, chute de la Bourse. Aujourd’hui, manifestent chaque jour de nombreuses femmes en tchador, à côté de chefs d’entreprise, de familles déshériées et même pieuses. Au sud de Téhéran, que l’on décrit comme sensible au discours d’Ahmadinejad, les portraits de Moussavi fleurissent. La manifestation a même gagné l’ensemble des villes du pays.
Quelle peut être selon vous l'issue de la crise actuelle ?
A.A: Jusqu’à vendredi dernier et le discours du Guide suprême, la population iranienne en voulait uniquement à Ahmadinejad et souhaitait un nouveau vote. Contrairement à ce qu’annonçaient les médias étrangers, les manifestations étaient marquées par leur côté pacifique, les manifestants comprenant que seule une marche silencieuse et des slogans ne remettant pas en cause le régime, avaient des chances d’aboutir.
Depuis que le Guide a massivement soutenu Ahmadinejad et qu’il a annoncé que tous les manifestants étaient les «ennemis de la République islamique», la donne a changé. La déception et la colère grondent chez les Iraniens. A la surprise générale, Moussavi, enfant du régime, s’est pour la première fois confronté au guide suprême en appelant les Iraniens à poursuivre la lutte. Aujourd’hui, des dizaines de journalistes et personnalités du camp réformateur sont derrière les barreaux, plusieurs ayatollahs, dont l’ayatollah Montazeri, se sont exprimés contre l’élection d’Ahmadinejad, le chef du parlement, Ali Larijani, demande des comptes au ministère de l’intérieur. La fille et le fils de Rafsandjani, ont été arrêtés, jamais les membres de
la République islamique ne s’étaient entretués de la sorte, le pouvoir vacille.
La seule solution reste donc la répression, et depuis samedi, elle est féroce. La peur est en train de gagner les rangs, d’autant plus que la plupart des journalistes étrangers ont été expulsés, et que les moyens de communications avec l’étranger sont de plus en plus limités. Il est maintenant certain que le guide suprême ne reviendra pas sur sa décision. Tout dépend de la peur que le régime a pu susciter chez la population.
Ce n'est donc plus seulement Ahmadinejad qui est la cible du mécontentement, d’autant plus que pour la première fois, les Iraniens ont un leader en la personne de Moussavi (ce qui n’Était pas le cas de Khatami).
Ce qui est sûr, c’est que quelle que soit l’issue de cette crise, nous aurons assisté à un moment historique, le peuple iranien aura montré l’ampleur de son mécontentement, et la République islamique l’ampleur de son impopularité et de ses divisions intestines, ce qui ne laisse présager pour elle de doux matins à venir.
Voir aussi notre article sur le livre d'Armin Arefi
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