Vincent Cespedes préfère la production d'actions à celle des concepts
© DR"Il faut sortir de l’économique pour aller vers l’humain, en finir avec un système où tout est pensé sous forme de rivalité, où l’autre est d’abord une menace avant d’être une chance" explique le philosophe et écrivain.
Ses propositions : favoriser les voyages, l'apprentissage des langues et ancrer chaque citoyen dans un projet concret.
Après avoir étudié la philosophie à la Sorbonne puis enseigné en ZEP de 1997 à 2002, Vincent Cespedes se consacre aujourd'hui à l'écriture et à la musique. Il est par ailleurs directeur de la collection "Oser Philospher "qu'il a créée aux éditions Larousse.
L’Europe est en panne. Est-ce une panne des valeurs ?
VC. Non. L’Europe est en panne parce qu’elle se concentre trop sur l’économique avec une idée sous jacente qui consiste à dire, si l’économique est là, tout le reste va suivre.
C’est l’argument de certains intellectuels qui citent la « route de la soie » en disant regardez, c’était formidable le métissage de la route de la soie, les commerces étaient là, donc les gens se sont mélangés. C’est totalement faux. On peut très bien avoir un monde économique extrêmement bien planifié, bien rôdé, avec des zones et des secteurs sans frontière économique et avoir des gens qui ne se mélangent absolument pas. Cela ne marche pas comme ça. L’être humain, ne marche pas comme ça. C’est faux de dire que l’économique doit être à la proue et que le reste des relations humaines, des échanges culturels et des affects, suivra. Il faut sortir de l’économique pour aller vers l’humain. Je dirais même qu’il faudrait mettre l’humain au premier plan.
Pourquoi l’Europe est en panne ?
VC. L’Europe est en panne et d’ailleurs, l’abstention vient probablement de là, parce que les gens ne se sentent pas concernés. Sans tomber dans le nationalisme ni dans une sorte d’eurocentrisme, il faut créer une sorte d’affect européen pour que les gens se sentent impliqués dans ce grand ensemble plus grand que leur nation.
Faire partie d’un pays, c’est se sentir solidaire, interdépendant, lié à un destin politique commun. Et regardez, on a déjà du mal à le faire au niveau d’un pays, alors imaginez ce que ça peut vouloir dire pour des gens d’être interdépendants, solidaires d’un destin européen commun. On a beau l’expliquer par le commerce, par du quantitatif, ça ne marche pas.
Que faire ?
Il faut penser l’Europe en fonction de la qualité or cela fait presque 40 ans qu’on ne parle d’Europe qu’en termes de quantité et de biens marchands ; un exemple, la chasse aux immigrés menée un peu partout en Europe : on veut bien que les marchandises circulent mais on ne veut pas que les être humains circulent si librement que cela.
La notion de « solidarité » pourrait-elle relancer l’Europe ?
VC. La solidarité est un idéal. C’est un mot creux si elle n’est pas appliquée. Le problème des valeurs, c’est qu’il y a deux manières de les considérer : soit comme des jolis mots écrits au fronton des mairies, soit en les transformant en actions.
Souvenez-vous, sous la devise républicaine, on a colonisé l’Algérie. Les valeurs étaient inscrites mais entre les Algériens français et les Français de la métropole, il n’y avait pas du tout d’égalité, ni de fraternité. Autrement dit, la valeur abstraite, c’est un piège. Cela discrédite complètement la politique.
Actuellement, les « communicants » politiciens, ceux qui entourent nos hommes politiques, ont plein de beaux mots à la bouche, de superbes mots : solidarité, valeur travail, intelligence entre les peuples, liberté, autonomie mais tout cela ne marche pas si ce n’est pas incarné.
La grande question, pour faire non pas une Europe sur une carte ou en traités commerciaux mais une Europe riche en échanges humains, culturels, c’est d’avoir des actions très concrètes. C’est la deuxième façon de considérer les valeurs. Elles n’existent que si elles sont mises en pratique. Ce ne sont pas les mots qui font découler la pratique, ça n’à l’air de rien mais c’est très important.
A quels types d’actions pensez-vous ?
VC. Pour moi, il y a trois actions concrètes pour faire vraiment l’Europe.
La première, c’est le voyage. Il faut multiplier la possibilité offerte aux européens de voyager d’un pays à l’autre. Erasmus, c’est bien joli, mais il faut vraiment l’étendre à d’autres domaines.
Il y a beaucoup d’institutions à créer, de ponts à dresser. On ne peut pas faire l’Europe sans voyager, ce n’est pas possible. Pour faire naître un sentiment européen, il faut aller en Suède, comprendre et voir des suédois, aller en Italie mais pas au club Med, aller en Italie pour rencontrer des Italiens, aller à Malte et rencontrer des maltais etc. Le voyage, c’est vraiment le fondement du mélange affectif entre les gens. Si vous avez quelqu’un en Espagne auquel vous tenez, tout ce qui se passera en Espagne vous touchera.
La deuxième action ?
Le deuxième point important, corrélatif au voyage, c’est la langue. C’est surréaliste qu’aujourd’hui, on n’apprenne que trois langues à l’école et encore, lorsqu’on les apprend.
Il faudrait apprendre sept, huit, neuf langues étrangères même si on ne se consacrait qu’à une seule pendant une année. On pourrait imaginer un changement à l’échelle européenne. Après tout, pourquoi les réformes de l’école ne pourraient pas être menées à l’échelle de deux voire trois pays européens comme on l’a fait avec les universités et les masters ?
Pourquoi ne pas imaginer des réformes de l’Education Nationale, peut-être pas avec tous les pays européens mais avec certains, et multiplier les échanges ?
Il est évident qu’on ne peut plus continuer à faire des cours de langue totalement infructueux. On apprend l’anglais pendant sept ans et on n’est toujours pas capable de lire un livre en anglais. On n’est pas bilingue. Aujourd’hui en France, l’éducation des langues est un échec total. Or quand vous allez dans des sociétés privées, en un an vous parlez en anglais. Du coup, cela reste réservé à une classée privilégiée qui aura la chance de s’offrir des voyages dont on sait bien que c’est cela qui forme.
Comment surmonter ce handicap ?
VC. Pour réformer les langues, il y a deux choses.
D’abord en finir avec l’idée d’horaires hebdomadaires. On ne peut pas apprendre l’anglais en en pratiquant trois ou quatre heures par semaine. Il faut privilégier des périodes d’immersion, condenser les deux à trois heurs hebdomadaires sur deux ou trois mois.
La deuxième chose, c’est qu’il faut coupler les langues à la culture. L’une des richesses de l’Europe ce sont ses langues, des langues très fortes, nationales, avec des vraies littératures, des vrais peuples, des vraies cultures.
Il faut un apprentissage langue/culture simultané, par exemple des petits modules de quelques mois de suédois où l’on apprendrait les rudiments de la prononciation, quelques verbes, phrases types associés à des cours de culture et d’histoire suédoises. On a aujourd’hui un système historique centré autour de la culture française, où l’histoire est vue à travers le mythe gaulois, le mythe français.
Comment voulez-vous faire l’Europe si vous n’apprenez pas l’histoire profonde et affective des autres pays qui se trouve dans la littérature, les arts et la langue ?
Vous évoquiez trois actions concrètes pour faire vraiment l’Europe. Quelle est la troisième action ?
VC. Créer et multiplier les projets européens dans tous les secteurs, au niveau de l’entreprise, dans le domaine artistique, etc.
On pourrait mettre en place par exemple un service civil européen non obligatoire.
A chaque idée nationale, il faudrait toujours se poser la question, est-ce que cette réforme, cette idée peut s’inscrire dans un projet européen.
Existe-t-il une identité européenne aujourd’hui ?
VC. Non, il n’y en pas. C’est toujours contre. C’est toujours l’Europe contre l’islam qui nous menace ou contre la Chine qui va nous envahir. C’est constamment dans une logique de peur qui ne correspond pas à la jeunesse d’aujourd’hui.
Vous parliez des valeurs, ce sont d’abord les artistes qui les créent et pas la politique, ni un plan de communication. Et l’Europe de l’art, elle est où aujourd’hui ? Où est le cinéma européen ? Voilà pourtant une matrice de valeurs qui serait extraordinaire, un cinéma européen. J’ai vu peu de films où l’Europe était centrale. Si on veut faire un vrai cinéma européen, il faut que les thèmes soient européens, que l’Europe soit le terrain de jeu sinon, c’est juste un projet réunissant plusieurs pays pour faire face aux coûts d’une industrie très coûteuse. C’est un exemple parmi tant d’autres pour montrer qu’il faut aussi des projets qui touchent les jeunes.
Vous avez une autre idée ?
Pour forger une identité européenne, une autre idée serait de construire une langue commune. Cela fera peut-être sourire, mais je m’interroge sur l’idée de l’Esperanto ou d’une langue assimilée. On a aujourd’hui des linguistes européens à la pointe. On a développé une vraie science en un siècle. On pourrait créer une langue pratique et on a déjà un fonds linguistique européen avec le grec, le latin et quelques racines germaniques.
L’ Esperanto est construit comme cela. Il ne prend pas des racines chinoises et japonaises mais latines et un peu des racines russes, grecs et germaniques. Deux millions de personnes pratiquent l’Esperanto, ce n’est pas énorme mais ça marche, ça fonctionne. Il y a d’ailleurs aussi une littérature Esperanto.
Outre le fait que ce serait un beau projet d’unification européen - imaginez le vocabulaire, la structure grammaticale que l’on pourrait créer sur plusieurs années autour d’un large consensus - créer une langue offrirait deux avantages : ce serait une langue excessivement belle et ubne langue excessivement simple à apprendre.
Une langue où en un an de cours, on serait absolument bilingue. L’Esperanto, c’est cela. C’est 10 fois plus facile que l’anglais.
Cela ne serait pas une langue réductrice, qui simplifierait les échanges ?
VC. Pas du tout. J’ai un peu appris l’Esperanto et je peux vous dire que cette idée de simplification est un mythe. L’Esperanto "dit" plus de nuances que le français.
C’est un peu mon rôle de philosophe de parler de cela. On pourrait réfléchir, se mettre autour d’une table avec les plus grands linguistes, les plus grands romanciers européens, les citoyens européens et inventer des mots. Imaginez avec Internet ce que cela pourrait donner. Cela n’empêcherait pas du tout l’apprentissage des langues dont j’ai parlé précédemment, c’est parfaitement compatible.
C’est une utopie, je suis d’accord mais la monnaie unique, vous savez, il y a un siècle, c’était une utopie. Alors il suffirait de quoi ? Que l’Allemagne, l’Espagne et la France, juste trois pays disent OK, on va créer cette langue, on va la mettre en commun pour que tout le monde suive. Ce n’est pas compliqué.
C’est un vieux rêve de l’Humanité qui marcherait terriblement en Europe et qui donnerait une garantie, une force au niveau de l’affectif, une force linguistique. Là, tout d’un coup, être européen, aurait une valeur. Je crains que sans cela on échoue. L’anglais comme langue commune ne peut pas fonctionner, parce que politiquement l’anglais n’est pas neutre.
Créer une langue pourrait être un projet très mobilisateur au niveau de l’affect, du politique et du commerce. On aurait les trois réunit dans ce projet.
Quelle Europe pour demain ?
VC. L’Europe des jeunes. Or, on en est en train de faire l’Europe des vieux, une Europe où l’on nous parle de sécurité, où l’on est bien chez soi parce qu’il n’y a pas la guerre. C’est une Europe totalement faite par les gens stressés par les conflits et c’est normal, sauf que les jeunes, ils ne sont plus dans cette problématique là. Les jeunes n’ont jamais connu la guerre. Ils veulent sortir des frontières, avec aisance et facilité, se rencontrer, pouvoir aimer une roumaine qu’elle puisse venir en France.
C’est d’abord aux jeunes qu’il faut s’adresser pour faire l’Europe de demain : faciliter la vie des jeunes, faciliter l’emploi et la circulation, pas le repli sur soi, ancrer les jeunes dans des projets européens. Il faudrait que chaque jeune ait son projet européen, même des choses minimes, comme un correspondant qu’on va voir dans un cadre très scolaire ou de "belles choses". Je pense par exemple à ceux qui restaurent des châteaux un peu partout en Europe.
Dernier ouvrage de Vincent Cespedes : "J'aime, donc je suis" (Editions Larousse). Parution le 03 juin 2009
Pour aller voir le site de Vincent Cespedes
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