Pascal Perrineau, directeur du CEVIPOF, commente les résultats de l'Eurobaromètre
© Catherine RougerieLa menace d'une très faible participation se profile pour le scrutin de juin 2009. 34% seulement des citoyens se disent prêts à aller voter selon l'Eurobaromètre réalisée entre la mi-janvier et la mi-février auprès de 27.218 citoyens des 27 pays membres.
La confiance dans le Parlement chute de 6 points (45% contre 51% fin 2008).
Le passage d’une à huit circonscriptions avait pour objectif de pallier au déficit démocratique de l’Union Européenne.
Ce but est-il atteint ?
Non. Le redécoupage en huit grandes régions n’a pas atteint son objectif. Il est vrai que le premier mode de scrutin, qui était une représentation proportionnelle sur liste nationale, créait une grande distance entre l’électeur et l’élu. On aurait pu imaginer que le mode de scrutin utilise les régions telles qu’elles sont, les 22 régions métropolitaines plus la Corse, car ce sont elles qui ont du sens, qui ont des assemblées élues lors des élections régionales. On a choisi des grandes régions afin de préserver davantage une logique « proportionnaliste ». Résultat, on a créé de « véritables monstres ». Elles ne correspondent pas à grand-chose. Prenons la région Centre-Auvergne par exemple, les gens ne savent même pas qu’ils votent dans la même circonscription.
Par ailleurs, cela n’a pas empêché le « poids » des appareils des partis politiques dans la confection des listes. Il est extrêmement élevé lorsqu’il y a des listes nationales et aussi, dans ces listes régionales, même s’il peut y avoir la fronde de tel ou tel baron local. On l’a vu au PS avec Gérard Colomb qui s’est opposé au choix fait à Paris. A cet égard non plus, le nouveau mode de scrutin n’a pas atteint les buts qu’il s’était fixé.
Etait-ce prévisible ? Et si oui, quel était alors le but ?
On aurait pu le prévoir mais il y avait des buts moins directement avoués. Dans une circonscription nationale avec des listes nationales, les listes extrêmes comme celle du Front National, peuvent faire des scores tout à fait importants et avoir un nombre de députés significatif. N’oublions pas qu’en 1984, c’est par les élections européennes que Jean-Marie Le Pen est rentré dans le jeu politique français. La diffraction en huit grandes régions rend la situation un peu plus difficile pour ces partis extrêmes. Il y avait donc certainement cette volonté de ne pas donner, de ne plus donner, cette tribune nationale à ces listes des partis anti-système et extrémiste, de ne pas favoriser leur capacité à rencontrer le succès électoral et à disposer de nombreux députés.
Que faut-il donc faire pour enrayer le déficit démocratique ?
Ce n’est pas par un mode de scrutin qu’on va répondre à la fatigue civique que connaissent les citoyens vis-à-vis des élections européennes. Ces élections au suffrage universel direct datent de 1979. Pourtant quand on regarde la France, le taux de participation ne cesse de décliner alors que, paradoxalement, le Parlement Européen a aujourd’hui beaucoup plus de pouvoir qu’il n’en avait en 1979. Les citoyens l’ont vu monter en puissance, ils l’ont vu fonctionner mais ils se demandent toujours à quoi il sert.
Les institutions européennes sont complexes, éloignées, peu lisibles - elles ne fonctionnent pas comme les institutions nationales - et nombreuses. Il y a la Commission, l’Assemblée des chefs d’États, le Parlement européen, la Cour de Justice, le Conseil des ministres, etc. On ne voit pas très bien les rapports qui les lient entre elles.
Jacques Delors disait jadis : « Qu’est ce que c’est que l’Europe ? L’Europe c’est un « O.P.N.I. » : un objet politique non identifié. Le gros problème, quand on a affaire à un « O.P.N.I. » c’est que les processus d’identification à ces institutions fonctionnent mal. C’est cela, à mon avis, le principal ressort de la faiblesse de participation vers laquelle on s’achemine à nouveau. Elle était déjà très importante en 2004, plus de la moitié des européens n’avait pas voté mais là, il semble en effet qu’on aille vers des records.
C’est sans issue ?
C’est sans issue à court terme. Il faut espérer qu’avec le temps la connaissance des institutions européennes va progresser et qu’autour de cette progression, il y aura une volonté de certains citoyens de redire leur mot dans l’espace public européen. Il faut espérer aussi qu’une vie politique européenne va prendre un peu place. On demande aux citoyens de voter pour un parlement européen mais les campagnes se passent dans le cadre des pays. C’est donc très difficile d’articuler cette institution supranationale alors que les campagnes se déroulent dans le cadre de 27 campagnes nationales. Et puis, il n’y a plus beaucoup de grands hommes européens capables de parler au-delà de leurs frontières.
Il y a aussi la capacité dans ces élections de présenter dans tous les pays, un étranger appartenant à l’un des autre pays de l’UE. Combien de partis politiques en France font vivre cette mesure ? Pratiquement aucun. Il n’y a pas de volonté d’« européaniser » la vie politique, même de la part des plus européens.
Quels sont les enjeux de ces élections ?
C’est l’occasion de parler d’enjeux supranationaux. Lors des élections locales, législatives même présidentielles, on aborde beaucoup les thèmes nationaux mais très peu le « supranational » notamment les questions du développement durable, de la sécurité collective, d’une politique d’immigration commune, etc. Il y a donc là toute une série de thèmes que l’on peut faire vivre au niveau européen. Certains tentent vaguement de le faire. Je pense notamment à Daniel Cohn Bendit, à Michel Barnier avec la politique agricole ou aux socialistes sur le terrain d’une politique sociale.
Aujourd’hui, quand on regarde les enquêtes d’opinion, on voit que le niveau d’intérêt part de très bas, de très, très bas. On a l’impression que cette campagne a encore plus de mal à démarrer que les élections européennes précédentes. Les gens ont l’impression, à tort, que les enjeux décisifs sont ailleurs. Or, on le voit bien, l’Europe est une instance importante dans la réponse à la crise financière, économique et sociale.
Et puis, il y a un autre problème. Dans certaines listes, on s’aperçoit que les européennes servent à recycler des hommes politiques en difficulté avec le suffrage universel ou des gens qui n’ont pas particulièrement de compétences sur le terrain des affaires européennes. Comment faire vivre ces institutions politiques avec des gens qui ne se passionnent pas pour l’Europe ou qui n’investissent pas beaucoup le Parlement européen pour ceux qui ont déjà été élus ? Il y a là un vrai paradoxe, un vrai problème. Il faut des gens vraiment intéressés, crédibles et des grands experts.
Regardez à droite des hommes aussi talentueux sur le terrain européen que Jean-Louis Boorlange, il n’est plus candidat et à gauche citons le cas d’Olivier Duhamel.
Ils n’ont pas été retenus.
La crise économique et financière n’a pas modifié « l’intérêt » que portent les citoyens à l’Europe ?
La crise, comme hélas bien souvent les crises de grande ampleur, suscitent plus des phénomènes de rétraction nationale que des mouvements d’ouverture. On est plutôt dans une optique où chacun a l’impression que l’avenir se reconstruira mais uniquement dans son cadre national. La peur est mauvaise conseillère. Les inquiétudes dans l’opinion publique sont telles que ça provoque d’avantage de rétraction que d’ouverture. Les solutions du protectionnisme, du repli, du chacun pour soi national semblent l’emporter sur les réponses à un niveau supranational en dépit des efforts… car ce qui s’est passé au G 20 et lors de la présidence française sur l’Union Européenne, prouve qu’il y a des tentatives de trouver des réponses au plan supranational et au plan européen. Mais l’opinion ne suit pas toujours et l’opinion, particulièrement en France aujourd’hui, est bigrement inquiète.
On dit aussi qu’« on est dans une ère post-nationale » mais ce sont des rêveries purement d’intellectuels. La communauté qui fait vibrer, qui mobilise aujourd’hui, c’est la communauté nationale. Il se créera peut-être, un jour, une communauté européenne, un espace public européen, mais pour l’instant, ces identifications au niveau européen ne sont rien à côté de ce que suscite encore et toujours l’espace national. Ce sont ces éléments qui expliquent que l’idée européenne et la construction européenne aient du mal à progresser, à mobiliser et à attirer.
Et puis dernier élément, quelle était la force de l’idée européenne ? Deux choses pendant des décennies, nées de manière très concrète dans les années 50 et s’établissant avec le traité de Rome, la CECA puis la CEE autour de deux ressorts : la paix et la croissance économique. Or aujourd’hui, la croissance économique n’est plus là, l’Europe est entrée en crise et certains pays rentrent en récession. Quant à la paix, elle est devenue fragile. On s’est battu dans l’ex-Yougoslavie. Regardez ce qui s‘est passé en Géorgie, les émeutes en Moldavie. Ces deux moteurs exceptionnels de l’idée européenne qu’étaient la croissance économique et la paix ne sont plus au rendez-vous donc, forcément, les opinions publiques se disent à quoi ça sert tout cela si ce n’est à la paix et à la croissance économique.
L’élection du président de la Commission au suffrage universelle est-elle une solution ?
Cela peut être l’un des éléments dans la mesure où les institutions politiques, c'est de l’incarnation, de la chair, des corps. Or l’Europe est une abstraction totale. Qui connaît les commissaires ? Qui connaît M. Barroso ? Un président qui incarnerait l’Europe, la porterait serait un des éléments qui permettrait aux institutions et aux mécanismes d’identification à l’Europe de progresser. C’était d’ailleurs dans le Traité constitutionnel européen, mais comme la France a repoussé ce texte, tout le monde est d’une prudence extrême.
Et puis, il n’y a eu de très grands européens, pensez à Jacques Delors, Valérie Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Simone Veil. Aujourd’hui, il n’y a plus de grandes personnalités de cette facture, de cette pointure, qui ont porté l’idée européenne, l’ont fait progresser, l’ont incarné, lui ont donné un visage avenant, dynamique, plein d’avenir. Aujourd’hui, qui est capable de prendre la suite de tous ces grands européens ?
Au vu du contexte, la question de l’élargissement doit-elle encore être posée ?
En France, l’élargissement a été perçu non pas comme un plus, mais comme un problème supplémentaire. Objectivement, tout élargissement massif rend le fonctionnement des institutions européennes encore plus complexe et difficile. D’après les enquêtes, les Français semblent avoir retenu davantage cela que l’extraordinaire message politique envoyé par l’élargissement de 2004 / 2005, c’est-à-dire la réunification de l’Europe.
Moi qui vais assez souvent dans les pays de l’Europe de l’est, j’observe que beaucoup d’habitants de ces pays comprennent mal la « timidité » de l’opinion publique française. Ils se disent « on a été pendant près de 50 ans sous une dictature absolument terrible et c’est comme cela qu’on nous accueille, en parlant du plombier polonais ou de l’électricien roumain. On est enfin dans la même communauté démocratique et c’est tout l’effet que cela vous fait ? ».
On peut comprendre que les Roumains, les Bulgares, les Hongrois, les Polonais, aient parfois un peu d’amertume à notre égard.
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