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ANALYSE

01/06/2009 | 09:36 par Par Louis San

"Le 7 juin au soir, tous les partis auront gagné"

- Bruno Cautrès - Louis San -

Bruno Cautrès

© Louis San

Le jeu classique de tous les partis de tous les pays européens est d'interpréter leur score dans un sens national

Bruno Cautrès est chercheur CNRS au Centre de recherches de Sciences Po, spécialiste des questions électorales, de l’Europe, et de l’intégration européenne.

Selon lui, le scrutin du 7 juin va servir d'indicateur quant à la popularité de chacun. "Les partis vont tous interpréter leur score dans une direction nationale" anticipe-t-il.


Quels sont les enjeux pour les partis nationaux lors de ces élections européennes ?
Il y a différents points de vue. Tout d’abord, les enjeux pour les deux grands partis, l’UMP et le PS. Ils ont à la fois des points communs dans leurs enjeux et des différences. Ils sont les deux grands partis donc lors de tout scrutin, que cela soit les européennes ou un autre, l’enjeu pour eux est de montrer qu’ils sont bien les acteurs dominants de la vie politique. Aujourd’hui la question est beaucoup plus sensible à gauche. Il y a des points communs pour les deux mais il y a des différences, celle-ci est majeure.

A droite, la situation s’est considérablement clarifiée. Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, les votes pour le front national ont fortement diminués. Et il y a François Bayrou. Il a, progressivement et sur plusieurs années, clarifié les choses : il ne se situe pas à droite, il n’est pas dans la majorité sortie des urnes en 2007, il est au centre et il entend être le moteur, le vecteur d’une profonde recomposition de la vie politique. Ainsi à droite, la situation est relativement claire, il y a un parti très dominant, l’UMP, qui est associé à quelques petits partis du type Nouveau Centre, qui n’ont pas vraiment de poids par rapport à l’UMP. Il y a un décrochage très net en termes de voix avec le Front National, et au fond, au cours des dix ou quinze dernières années, les deux types d’électorat se sont assez clairement distingués.
Avant nous pouvions penser qu’il s’agissait de gradation entre la droite et l’extrême droite, là ce n’est vraiment pas une question de gradation. Ce n’est pas le même électorat, ce ne sont pas les mêmes motivations, pas les mêmes univers de valeurs politiques… même si une partie de l’électorat de Jean-Marie Le Pen s’est reportée au deuxième tour [des présidentielles] sur Nicolas Sarkozy.

A l’intérieur de la gauche, la situation est plus sensible. Premier point, l’impact sur les partis de gauche est « quid du parti communiste aujourd’hui et de son alliance au sein du front de gauche avec le Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon ? » Les sondages d’intention de vote les créditent d’environ 5% des voix. Ca serait pour le Parti communiste, une vraie bonne surprise si cela se réalisait car le PC part des européennes de 2004 où il a fait un score à peu près égal (5.9% des exprimés), mais surtout il part surtout des deux dernières présidentielles et notamment celle de 2007 où il a fait un score particulièrement faible puisque Marie-George Buffet avait récolté alors mois de 2% des votes. Donc si le Parti communiste arrive, à travers cette alliance du Front de gauche avec Jean-Luc Mélenchon, à atteindre 4-5%, le PCF l’interprétera comme un signe qu’il parvient à stabiliser les choses - évidemment pour les dirigeants du parti qui ont connu à une époque le PC avec des scores à deux chiffres, c’est très relatif. Il y a donc à l’intérieur de la gauche, ce premier enjeu qui est de savoir si on continue d’assister à l’effondrement du PC voire sa quasi-disparition de la vie politique française ou s’il arrive à rebondir à travers cette élection et à travers sa nouvelle alliance avec le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélenchon.

Le deuxième enjeu pour les partis nationaux à l’intérieur de la gauche concerne évidemment le NPA qui est maintenant crédité de 6-7% des voix alors qu’on lui donnait 8-9 voire presque 10% il y a encore quelques semaines. Mais cela semble se stabiliser autour de 6-7%. Est-ce que l’opération NPA a réussi ? Est-ce que le choix d’Olivier Besancenot - celui d’avoir une voie différente du parti allemand Die Linke, celui de s’inscrire dans ce qu’il appelle le « mouvement social » - de refuser toute alliance avec le PS avec tout parti qui a fait une alliance avec le PS, a réussi ? Ce scrutin est pour lui un test important pour savoir si le NPA va s’inscrire très durablement comme un acteur important de la vie politique française. Il y a donc des enjeux majeurs à gauche pour le Front de gauche et le NPA. Au fond, au travers de l’opinion de leurs électeurs sur l’Europe, il y a l’expression critique d’une partie des électeurs de gauche sur la « mondialisation libérale », le rapport à l’économie ouverte, donc c’est un enjeu politique important pour le Front de gauche et pour le NPA.
Evidemment, à l’intérieur de la gauche, tout cela aura des conséquences sur la stratégie électorale du PS pour les mois et années à venir. Il est bien sûr important pour le PS de bien apparaître comme le grand parti de la gauche qui ne joue pas dans la même cour que les autres. Mais il y a surtout de forts enjeux idéologiques, de lignes pour l’avenir, la présidentielle de 2012. Sous les effets de la campagne européenne, on voit apparaître des questionnements et des points de vue selon lesquels il faut se poser la question de l’alliance avec le Modem. Les enjeux principaux pour le PS sont les scores qui seront faits par le Modem et le bloc NPA-Front de gauche. Ils seront utilisés au sein du PS comme une indication de la ligne à suivre.

Ce sont des enjeux tactiques pour les 2-3 ans à venir, et ceux-ci ne sont jamais très détachés des enjeux à long terme : qu’est-ce que le PS aujourd’hui ? Un parti social-démocrate qui finit sa mutation en finissant par une alliance au centre, ou alors un parti plus à gauche qui va essayer de ressourcer en France une Union de la gauche telle qu’elle a existé dans les années 70-80-90, et en faisant jouer au bloc NPA-Front de gauche le rôle qui était celui du PC quand il s’est engagé dans l’union de la gauche à la fin des années 70 où il faisait 22 ou 24%.
Est-ce que le PS est au-delà des élections de 2012, dans un objectif stratégique à long terme qui est une alliance au centre ou est-ce qu’il va essayer de ressourcer une forme d’union de la gauche ? Les dirigeants socialistes n’ont pas fini de se poser cette question, dont on voit bien qu’elle se manifestait déjà à travers les débats du congrès de Reims du PS. Si le PS pouvait, à un moment donné, caresser l’idée d’une coalition très large à l’image de la Marguerite italienne allant, en France, de l’extrême gauche à François Bayrou, sans doute que les déboires italiens de Romano Prodi ont dû « refroidir » l’intérêt pour cette solution.

Les partis nationaux n’ont-ils en tête que des enjeux nationaux ?
Tout cela très paradoxal. Le premier paradoxe est que les grands partis nationaux ont quelque chose à dire sur l’Europe. Et par ailleurs, le discours et les positions qu’ils ont sur l’Europe sont importants dans leur agenda politique national puisqu’ils vont en partie conditionner ce qu’ils vont proposer lorsqu’ils seront au gouvernement. Le paradoxe est donc que les partis ont des points de vue sur l’Europe mais qu’ils ne communiquent pas beaucoup dessus. Il faut dire qu’en 2009, le contexte de la crise ne facilite pas les choses.
Le deuxième paradoxe : alors que de nombreux éléments sont réunis pour traiter essentiellement ces élections européennes au niveau national, les citoyens, lorsqu’ils votent et s’expriment, disent quelque chose sur l’Europe. Des recherches montrent que les opinions des citoyens sur l’Europe répondent à des logiques sociologiques et politiques. Mon hypothèse est que nous sommes dans une phase où nous pouvons, certainement moins qu’avant, séparer les motivations européennes des motivations nationales. Les électeurs perçoivent de plus en plus que les problèmes nationaux sont liés à des problèmes européens. On ne peut pas penser la crise économique sans admettre que c’est une crise internationale, sans se demander ce que fait l’Europe. On ne peut pas réfléchir aux délocalisations et s’insurger contre sans savoir ce qui se passe sur le plan mondial et européen. L’électeur vote en pensant aux maux de son pays mais en les raccrochant à des problèmes plus vastes, il se demande ce que fait l’Europe, il tente d’interpréter son expérience de la crise en faisant des connections avec l’ouverture des marchés, les effets de l’Europe.
Le 7 juin au soir, tous les partis auront gagné, comme toujours. Pour l’UMP il est éminemment important d’arriver en tête. Le camp du président vit ce dernier comme invincible. Il est donc fondamental pour eux que l’UMP soit premier et clairement en tête. Pour le PS, il est très nécessaire d’arriver second, et de coller au score de l’UMP, montrer que l’on est entre grands partis, bien faire sentir la différence de score aux futurs alliés qu’ils soient Modem, NPA, ou Parti de gauche.

Justement les enjeux nationaux phagocytent-ils les enjeux européens dans tous les pays?
Il y a des pays où l’opinion est plus « européenne », plus favorable, sur le principe ou les modalités, à l’intégration européenne que la France. Il y a des pays où l’arc politique de la gauche à la droite a des points de vue plus homogènes sur la question de l’Europe. Si on prend le cas de l’Allemagne, il y a moins de différences entre les partis sur la question européenne qu’en France. Néanmoins dans tous le pays, ces élections seront vécues par leurs acteurs, les partis politiques, comme une indication par rapport à leur popularité électorale, à leur position, à celle des autres partis. Et comme d’habitude des partis de gouvernement avec de mauvais scores diront que ces élections ne comptent  pas, alors que des partis de gouvernement qui feront de bons scores diront que ce sont au contraire des élections qui les confirment.

Il est sûr qu’il y a des pays où les opinions des électeurs sont plus favorables à l’Europe qu’en France. Au sein de l’UE, la France occupe une position moyenne en termes de soutien des citoyens à l’intégration européenne. Certes, une large majorité de Français est en faveur du principe général de l’intégration européenne. Aux franges extrêmes, nous avons des gens qui la refusent par crainte de perte de l’identité et de la culture nationale ou parce que l’Europe est uniquement un grand marché économique, etc. Mais fondamentalement, les électeurs de gauche ou de droite acceptent le principe d’intégration européenne. Là où il y a de plus en plus de vues différentes en France, ce n’est pas tant sur le principe que sur les modalités de cette intégration.
Aujourd’hui, la grande question est : être dans l’Europe, oui, mais pour quoi faire ? Une Europe plutôt libérale ou plutôt sociale ? Tout le monde parle en ce moment de régulation et de social, nous sommes dans une période de crise, mais les électeurs français n’ont pas exactement la même vision du rôle de l’Europe vis-à-vis de questions comme son impact sur l’économique, le social, le culturel en France. 
Nous ne sommes plus dans le seul débat entre les intégrationnistes et les souverainistes. Même Philippe de Villiers a dit qu’il était « eurocritique » et non plus eurosceptique. Donc, il y a bien un changement. L’enjeu aujourd’hui, pour les observateurs et analystes comme pour les forces politiques c’est d’essayer de comprendre s’il y a ou non « politisation » de l’enjeu européen chez les citoyens : les différentes recherches en cours ne convergent pas toutes sur cette question, mais c’est là qu’il faut faire porter nos efforts pour comprendre ce qui se passe.
Aujourd’hui, si on fait le tour, au plan européen, on ne trouvera presque aucun leader politique qui réclame la sortie de l’Europe. Par contre, on va en trouver beaucoup qui demandent l’arrêt de l’élargissement, pas d’élargissement à la Turquie, réclament une Europe avec des frontières, une Europe qui s’occupe de l’immigration ou d’autres qui vont demander une Europe sociale qui va empêcher les capitaux de dominer les Européens.

Très peu de listes ou de partis s’étendent sur l’Europe, il y a Europe-écologie, Manifesto…
Ce sont des phénomènes de moindre ampleur. Mais de manière plus générale, pour le moment, on ne peut que constater, dans cette campagne, la faiblesse du débat public autour des programmes de partis. Or, ils ont des programmes. Il y a par exemple un programme du Parti socialiste européen, le PSE. Personne ne le sait, évidemment, qu’il existe des fédérations européennes de partis, et qu’elles font parfois des tentatives de plates-formes communes. Il faut également reconnaître que lorsque ces partis se retrouvent au gouvernement national, ils ne font aucune référence à leur engagement européen, pour savoir si leurs actions sont respectueuses, inspirées, orientées par les plates-formes des partis européens.
Pour faire émerger des enjeux européens, il apparaît nécessaire de réformer. Faudrait-il qu’une partie des sièges de députés européens soit réservée à des listes européennes ? D’autres propositions ont été faîtes. Pour certains, il faudrait injecter deux éléments pour politiser les élections européennes : du conflit gauche/droite (des visions alternatives, l’Europe des libéraux, celle des socialistes, etc.) et une certaine « présidentialisation de l’Europe ». L’expression est un peu forte, pas tout à fait exact, mais elle résume l’idée que les partis pourraient donner le nom du candidat soutenu pour présider la Commission européenne. C’est-à-dire que les partis diraient « si nous avons la majorité au Parlement, nous pencherons pour tel président de Commission parce qu’il va l’engager dans telle direction qui est conforme à notre programme ». Après tout, il faut se rappeler que si le président de la Commission est désigné par les gouvernements des États membres, sa désignation est ensuite approuvée par le Parlement européen.

Pour que ces élections soient vraiment européennes, il faudrait qu’il y ait une sphère publique, de débats, qui soit européenne…Il y a différentes interprétations de ce que l’on appelle « l’espace public européen ». On peut y mettre des choses très différentes. L’espace public européen est quelque chose qui est, par nature, fondamentalement transnational en disant qu’il incarnera un jour ce que l’on appelle la citoyenneté ou l’identité post-nationale. Les théoriciens qui pensent à cela ont pris parfois l’exemple de ce qui s’est passé en Allemagne, au moment où elle a été réunifiée.
Il y en a d’autres qui pensent, au contraire, que l’espace public européen est un mythe. On est frustré du déficit démocratique européen que parce que l’on a des espoirs impossibles à atteindre, que l’on est victime d’une illusion d’optique. Nous croyons que le citoyen informé, délibérant a déjà existé un jour, mais non. Tel est, en partie, le point de vue de ceux qui pensent que le « déficit démocratique » européen est un mythe.
D’autres vont dire que l’espace public européen peut exister à travers les médias, la télévision par exemple. D’autres encore que l’espace public européen se constitue progressivement à différents moments, comme un millefeuille de différents éléments. Un millefeuille qui s’est manifesté par exemple au moment où il y a eu des grèves européennes dans les entreprises, des marches européennes de chômeurs, au moment où les Européens sont descendus à peu près au même moment dans la rue dans de nombreux pays pour s’opposer à la guerre en Irak. Donc certains décalent leur regard et disent qu’il ne faut pas rechercher l’espace public européen dans les élections européennes ou dans le dialogue de l’UE avec la société civile… L’espace européen est plutôt à voir du point de vue des dimensions sociétales de l’intégration européenne. C’est-à-dire que nous aurions, de plus en plus dans les pays européens, des mêmes problèmes qui concernent des groupes d’individus qui vont ensemble manifester, revendiquer, etc.
Mais une fois que cela est dit, que l’on prenne le problème d’une façon ou d’une autre, force est de constater que nous sommes encore très loin de cet espace public européen.

L’Europe est une construction politique que l’on a superposée à des constructions existantes et pas des constructions fragiles… à des Etats-nations. Elle est donc une couche supplémentaire avec des articulations plus ou moins bonnes, des endroits où ça craquèle et où cela craque parfois complètement.
Il très intéressant quand on observe l’Europe de se dire que cela se fait sous nos yeux, que nous sommes les contemporains de l’édification de ce processus. Nous sommes les témoins vivants d’un processus qu’ont vécu nos aïeux, il y a plusieurs siècles, au moment de l’édification de l’absolutisme monarchique et de l’Etat nation pour la France en tout cas. Nous parlons d’un processus qui n’a qu’une cinquantaine d’années. Il a fallu plusieurs siècles pour édifier les Etats-nations.

Mais nous parlons d’Europe avec à chaque fois une lorgnette différente selon le pays ou la zone géographique. Finalement nous ne parlons pas de la même chose ?
Effectivement les problèmes sont vus à travers la dimension nationale. Toutefois, il y a des points sur lesquels les pays parlent clairement de la même chose. Finalement, l’intérêt de l’Europe est là : jouer la même partition mais avec des interprètes différents. Par exemple, dans tous les pays, il y a un débat sur la Turquie dans tous les pays on a des partis politiques qui s’opposent fortement à cette adhésion ou la soutiennent. Mais en même temps, chacun de ces pays l’interprète selon sa propre matrice de décodage. Il est évident que le débat sur la Turquie n’est pas le même en France et en Allemagne étant donné l’importance de l’immigration turque en Allemagne. Ainsi, nous parlons de la même chose avec des maillages de problèmes différents. C’est ce qui rend l’Europe si passionnante et difficile à analyser.
Il peut également y avoir des matrices communes d’interprétation au plan européen, sur des thèmes comme la légitimité du leadership américain dans le monde. Nous trouvons en Europe des convergences différentes de celles que l’on a, par exemple, dans d’autres parties du monde, Asie, Afrique ou Moyen-Orient.

 

 
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