Le PDG de France Télécom, Didier Lombard, à Annecy-le-Vieux, le 28 septembre 2009.
© AFP/JEAN-PIERRE CLATOTLundi, après s'être rendu à Annecy-le-Vieux, sur le lieu où travaillait l'employé de France Télécom qui s'est jeté d'un viaduc autoroutier, le PDG a annoncé que le groupe mettait fin "au niveau national au principe de mobilité systématique des cadres".
Le PS, le NPA et les députés PCF ont réclamé mardi sa démission.
Plus d'une centaine d'employés de la centrale téléphonique de France Télécom d'Annecy-le-Vieux (Haute-Savoie) où travaillait le salarié qui s'est donné la mort lundi, ont débrayé mardi matin pour dénoncer ce nouveau suicide. Plus de 600 salariés de France Télécom se sont rassemblés mardi devant le siège régional de l'entreprise, à Lyon, à la mémoire de leur collègue qui s'est suicidé la veille à Annecy, ont rapporté les syndicats.
"C'est un ras-le-bol spontané du personnel. Les gens ont débrayé pour montrer que le malaise à France Télécom n'est pas simplement une mode, comme nous a dit notre président, mais est profond", a souligné Marie-Françoise Lanuc, représentante Force Ouvrière de France Télécom à Bordeaux. "Cela fait 19 ans qu'on restructure France Télécom , le personnel est à bout. Ce malaise touche des salariés de différentes catégories socio-professionnelles et de différentes régions", a-t-elle rappelé.
Le secrétaire général de l'UMP, qui a préconisé une meilleure prévention "du stress et de la souffrance au travail", a déclaré sur France Inter: "Ce qui importe dans une entreprise c'est que chacun se sente respecté." L'ancien ministre du Travail a défendu l'idée que "tous les managers soient formés à la souffrance au travail et à la prise en compte des risques de suicide" dans l'entreprise. Il faut que "les entreprises forment à la fois leurs salariés, leurs cadres à ces sujets-là".
Pour le porte-parole du Parti socialiste, Benoît Hamon, "plutôt que de faire de la communication à bon compte, nous pensons que la responsabilité d'un chef d'entreprise devrait passer par la démission, c'est la seule issue possible, en tout cas immédiatement, à cette affaire". "Le sujet le plus important est évidemment de remettre sur la table l'organisation du travail à France Télécom et que les syndicats soient à nouveau associés à sa mise en oeuvre", a-t-il ajouté.
Olivier Besancenot (NPA) a de nouveau réclamé sur LCI mardi la démission de la direction de France Télécom: "M. Lombard devrait avoir la décence soit de démissionner soit au moins de se taire et de ne pas faire les opérations de communication qu'il est en train de faire maintenant". "Aujourd'hui, il ne s'agit pas simplement de prendre des mesures partielles sur la mobilité (...), il faut s'attaquer à la cause de la mobilité, c'est-à-dire les suppressions d'emplois, les méthodes managériales", a dit le porte-parole du Nouveau parti anticapitaliste.
Autre appel à la démission de Didier Lombard, celui des députés PCF, qui demandent par ailleurs la création d'une commission d'enquête.
Pour le secrétaire générale de la CGT, sur RMC et BFM TV, les salariés à France Télécom et dans d'autres entreprises en France sont aujourd'hui "seuls". "Ce qui est en cause à France Télécom, comme dans beaucoup d'entreprises, c'est l'approche que l'on fait du travail et surtout du salarié, à qui l'on demande de plus en plus d'atteindre des objectifs inatteignables", a estimé Bernard Thibault.
Bernard Accoyer, président UMP de l'Assemblée et maire d'Annecy-le-Vieux, a estimé qu'un "travail d'évaluation et de remise en cause d'un certain nombre de situations" était "extrêmement urgent et nécessaire" à France Télécom. M.Accoyer a jugé que "la question de la gestion humaine dans cette entreprise se pose". "Je n'ai pas à interférer dans cette entreprise" mais "il est nécessaire qu'il y ait un travail extrêmement urgent et profond d'évaluation et de remise en cause d'un certain nombre de situations", a-t-il dit.
Le PDG de France Télécom accueilli par des huées
Le PDG de France Télécom, Didier Lombard, s'est rendu sur place dans l'après-midi. Il était accompagné du directeur des ressources humaines de France Télécom, Olivier Barberte, et du directeur général adjoint, Louis-Pierre Vienes.
Il a été accueilli par les huées et les sifflets des salariés présents. Dans cette ambiance tendue, devant une centaine de salariés, il a déclaré: "C'est un événement dramatique qui m'émeut profondément. La famille de France Télécom est touchée" ajoutant: "à quelques jours près, on aurait pu éviter ce drame": le salarié qui s'est donné la mort avait rendez-vous ce lundi soir avec le médecin du travail.
Durant trois quarts d'heure, M.Lombard a été fréquemment interrompu par des salariés qui lui ont fait divers reproches. L'un d'eux a estimé que "les suicides ne sont que la face émergée de l'iceberg".
C'est après une réunion avec les représentants syndicaux du site d'Annecy que le PDG de France-Telecom a annoncé la suspension "immédiate des objectifs individuels sur ce plateau le temps d'en améliorer les conditions matérielles". Quant aux propositions des salariés de ce site, elles seront prises en compte lors de négociations nationales sur le stress au travail, a dit Didier Lombard.
Interrogé sur la pression subie, selon les syndicats par les salariés dans l'entreprise, le PDG a répondu: "La pression correspond à ce qui est induit par l'état de la concurrence, mais il y a moyen de faire baisser la pression en étant plus humain dans l'application des choses".
A Paris, le ministre du Travail, Xavier Darcos, lui avait demandé dans l'après-midi d'accélérer les "négociations sur la prévention des risques psycho-sociaux" au sein de l'entreprise, après ce nouveau suicide d'un salarié.
Le salarié se sentait "livré à lui-même"
Récemment muté, le salarié de France Télécom qui s'est suicidé lundi en Haute-Savoie ne se sentait "pas bien" dans son nouveau service, où "il était livré à lui-même" et ne reconnaissait pas son "métier", selon Danièle Rochet, déléguée SUD-Solidaires de ce service.
"Jean-Paul est arrivé chez nous il y a deux ou trois mois. Son service avait fermé et on lui a proposé le 1016 ou le 1016", numéro destiné aux clients professionnels de FT, ne lui laissant d'autre choix que cette centrale d'appel implantée à Annecy-le-Vieux, a expliqué Mme Rochet à l'AFP.
Venu d'un service situé à Annecy où il faisait de la gestion, l'homme de 51 ans a eu "une petite formation" puis s'est retrouvé au milieu de "100 personnes sur un plateau".
"C'était dur, il était livré à lui-même", a décrit la syndicaliste, déléguée du personnel sur ce site de France Télécom employant 156 salariés. Tarnais d'origine, le salarié habitait à Seynod (Haute-Savoie) et "avait déjà fait l'objet d'alertes (à la direction) sur sa fragilité de la part de délégués du personnel", souligne la CGT.
Selon Mme Rochet, les délégués du personnel avaient "été voir la direction il y a une dizaine de jours pour leur expliquer : ça ne va pas, il ne se sent pas bien. On en a encore reparlé en réunion vendredi. La direction a dit 'On va le surveiller'".
"Il disait tous les soirs: Je n'en peux plus, ce n'est pas pour moi. Il m'a dit que c'était difficile, que ce n'était pas son métier", a insisté la syndicaliste, soulignant que cet homme marié, père de deux enfants, "avait demandé un rendez-vous au médecin du travail".
Pour la déléguée SUD, "quand vous arrivez d'un service public et qu'on vous dit qu'il faut vendre, qu'il faut faire 5,2 appels à l'heure, c'est ingérable".
Le salarié a expliqué son geste à cause du "climat au sein de l'entreprise"
L'homme s'est suicidé "en se jetant d'un pont" sur l'autoroute A41, près d'Alby-sur-Chéran, a ajouté la préfecture de Haute-Savoie.
Marié et père de deux enfants, il a laissé dans la voiture "une lettre à l'attention de son épouse, dans laquelle il explique que c'est le climat au sein de son entreprise qui a rendu propice le passage à l'acte", a précisé la préfecture.
Son épouse a déclaré mardi sur RTL que le mal-être au travail est la seule raison pour laquelle un salarié de France Télécom, qui ne supportait plus les méthodes de son employeur, s'est donné la mort.
Elle raconte que son mari lui avait fait part à plusieurs reprises de son mal-être au travail. "Ce n'était pas quelqu'un de dépressif, c'était quelqu'un de sensible certes, mais pas dépressif du tout, qui aimait la vie avant tout", dit-elle. "Il me parlait de toutes ces restructurations, sans cesse. On impose des postes aux gens, on ne leur donne aucune possibilité." "C'est une mutation qui l'a fait basculer (...) parce qu'on lui a donné un non choix", poursuit-elle, stigmatisant les méthodes "impersonnelles" de l'entreprise et le "manque de communication entre les individus".
France Télécom ne renoncera pas aux "restructurations"
Pressé par le gouvernement, France Télécom s'était engagé le 15 septembre à adopter des méthodes de gestion "plus humaines" pour enrayer la "spirale infernale des suicides" frappant ses salariés.
Avant l'annonce du changement de la mobilité chez les cadres, systématique tous les trois ans, Didier Lombard a indiqué qu'il n'était pas possible, comme le demandent les syndicats, de mettre un terme aux "restructurations" de l'entreprise de 102.000 salariés.
Après une série de suicides et d'événements dramatiques sur les lieux de travail, les syndicats demandent l'arrêt des fermetures de sites, suppressions de postes, mutations géographiques ou professionnelles forcées.
Cette politique est, selon eux, l'origine profonde du malaise des salariés de cette ancienne administration d'Etat devenue société anonyme en 1996, et dont l'actionnariat est majoritairement privé depuis 2004.
Le programme d'action de France Télécom inclut un moratoire des mutations forcées jusqu'au 31octobre, l'ouverture de négociations avec les syndicats pour la mise en oeuvre d'un accord interprofessionnel de 2008 sur le stress au travail, et un audit sur le phénomène des suicides.
Le ministère du Travail a demandé d'autres mesures à France Télécom. Il veut notamment la mise en place d'une gestion prévisionnelle des emplois, pour offrir aux salariés une "visibilité" et couper court aux mutations jugées brutales.
Xavier Darcos souhaite également "une meilleure prise en compte de la situation personnelle des salariés".
Les médecins du travail ont été mobilisés et Didier Lombard a promis le recrutement d'une centaine d'employés dédiés au problème. Un numéro d'appel a été mis en service pour les employés ayant besoin d'une assistance psychologique.
D'autre part, cinq groupes de travail doivent plancher à partir de jeudi sur "l'organisation du travail, les conditions de travail, l'équilibre vie privée-vie professionnelle, les institutions représentatives du personnel, et les règles de mobilité".
Le futur PDG "solidaire" de l'actuel
Appelé à devenir le PDG de France Télécom en 2011 à l'issue du mandat de Didier Lombard, Stéphane Richard (ancien directeur de cabinet de la ministre de l'Economie Christine Lagarde) s'est déclaré mardi "totalement solidaire" avec l'actuel patron.
"Je ne peux pas ne pas être à la fois frappé et concerné" par la vague de suicides qui touche France Télécom, "même si je n'ai aucune responsabilité opérationnelle aujourd'hui", a-t-il ajouté.
"Je pense qu'aujourd'hui on a un état d'urgence auquel il faut qu'on s'attaque ensemble", a-t-il estimé, précisant: "je suis au milieu de l'entreprise aussi et donc je vis les difficultés actuelles avec toute l'équipe".
Concernant l'éventualité d'une transition plus rapide à la faveur de la crise actuelle, Stéphane Richard a assuré que "le planning qui a été fixé reste tout à fait valable". "Je ne suis pas du tout dans les jeux de pouvoir internes", a-t-il affirmé.
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