Faisant écho aux propos du ministre égyptien de la Culture, la presse égyptienne mettait ce fiasco sur le compte du "lobby juif" et du "choc des civilisations".
Après son élection à la tête de l'institution mardi, la Bulgare Irina Bokova avait lancé à l'attention de Hosni: "Je vais prendre toutes les bonnes idées, nous allons travailler ensemble."
Le ministre égyptien a accusé en bloc la presse, des "groupes juifs" et les Etats-Unis d'être la cause de son échec. M.Hosni a estimé que l'affaire reflétait le "conflit entre le Nord et le Sud. Il faut toujours que le Nord soit celui qui contrôle le Sud". Il a toutefois souhaité que la future patronne de l'Unesco "réussisse dans son travail". Il a aussi assuré que le président Hosni Moubarak lui avait conseillé d'oublier ce revers. "Nous avons dépassé cette question", a-t-il assuré.
Le quotidien Al-Ahram al-Messai (gouvernemental) attribue cet échec à "des attaques indignes de la part d'intellectuels juifs en France". Pour Al-Masry al-Youm (indépendant), la bataille a été "déterminée par un choc des civilisations" entre Occidentaux et pays en développement.
Longtemps donné favori, Farouk Hosni a vu sa candidature ternie par des déclarations en 2008 dans lesquelles il affirmait qu'il "brûlerait lui-même" les livres israéliens qu'il trouverait en Egypte. Ces propos et d'autres déclarations anti-israéliennes lui ont valu l'opposition de personnalités juives, au premier rang desquelles le prix Nobel de la Paix et survivant de l'Holocauste Elie Wiesel et l'écrivain-philosophe français Bernard-Henri Lévy.
Hosni, le candidat controversé
Ce proche du président égyptien Hosni Moubarak était soutenu notamment par l'Union africaine et la Ligue arabe. La France ne soutenait pas officiellement la candidature de Farouk Hosni, avançant son statut de pays hôte pour expliquer sa neutralité. Toutefois, le président Nicolas Sarkozy avait expliqué début septembre que le candidat égyptien avait fait amende honorable et a insisté sur le rôle prépondérant de l'Egypte sur la scène proche-orientale.
Toutefois, selon le journal Le Monde mercredi, la France aurait demandé sans succès à Hosni Moubarak de changer de candidat. Paris aurait d'abord soutenu Farouk Hosni avant de changer de camp au dernier tour, selon le quotidien.
Farouk Hosni s'en était pris publiquement à l'"infiltration des juifs dans les médias internationaux" et avait fait inviter au Caire le philosophe Roger Garaudy, qui nie la réalité de l'extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.Après avoir lancé qu'il brûlerait lui-même les livres israéliens s'il en trouvait dans les bibliothèques égyptiennes, il s'était excusé sur un blog: "Je veux dire solennellement que je regrette les mots que j'ai prononcés (...) Ces mots sont à l'opposé de ce à quoi je crois et de ce que je suis (...) Rien ne m'est plus étranger que le racisme, la négation de l'autre ou la volonté de porter atteinte à la culture juive, ou à toute autre culture."
M.Hosni a eu beau dire regretter ces propos sortis, selon lui, de leur contexte, démentant tout sentiment antisémite, il n'a pas réussi à conjurer un malaise à l'étranger qui a fini en polémique sur fond d'accusations d'antisémitisme et de censure.
Les intellectuels égyptiens partagés
Les intellectuels égyptiens se sont montrés pour leur part partagés entre déception face à ce camouflet infligé à un candidat du Sud, et critiques sur le choix d'un homme aux positions et au bilan controversés pour briguer ce poste.
"Pour la première fois, la course (pour la tête de) cette organisation était politique", a déclaré Mohammed Salmaoui, le président de l'Union des écrivains. "C'est la première fois qu'il y a une telle polarisation entre le Nord et le Sud", a commenté Gaber Asfour, chef du service des traductions au ministère de la Culture.
D'autres en revanche ont été plus critiques, comme le romancier Mohammed al-Boussati, qui estime que "le régime égyptien aurait dû proposer un candidat adéquat, et sûrement pas Farouk Hosni", dont les propos sur les livres israéliens ont été "un désastre". Ministre de la Culture depuis 22 ans, il "provoque l'aversion à l'étranger, parce que le fait qu'il soit resté tout ce temps à ce poste suscite de nombreuses interrogations, d'autant plus qu'il ne s'est produit aucun progrès notable dans le domaine de la culture en Egypte", a-t-il déclaré.
Les autres réactions
Pour le Centre Simon Wiesenthal, organisation juive contre l'antisémitisme, le succès de la candidate bulgare est une "victoire de la raison, d'une atmosphère d'ouverture contre l'atmosphère de la peur", a déclaré son directeur, Shimon Samuels.
"L'Unesco vient d'échapper à un scandale, à un désastre moral. M.Farouk Hosni ne méritait pas ce travail, pas cet honneur. Ce n'est pas quelqu'un qui aurait dû même être candidat", a déclaré sur France Inter le Prix Nobel de la Paix Elie Wiesel. "J'éprouve une sorte de joie (...) Je me préparais à pleurer, mais ce sont des larmes de joie", a ajouté Elie Wiesel qui avait co-signé au printemps dernier une tribune dans Le Monde contre la candidature d'Hosni avec Claude Lanzmann et Bernard-Henri Lévy.
Il s'agit d'une "victoire de la morale sur la realpolitik", a à son tour estimé le philosophe sur RTL. Et BHL d'ajouter: "Ça me plaît que la morale ait gagné, ça me plaît que les petites nations l'aient emporté sur les calculs des grandes nations, a-t-il dit sur RTL. "Il y a eu un sursaut des nations qui ont subi une pression insensée - de la France aussi". Il a expliqué qu'il fallait désormais "trouver d'autres moyens de rendre hommage ou honneur à l'Egypte", suggérant à la nouvelle dirigeante de l'Unesco d'organiser une grande exposition sur Alexandrie, "qui a été la capitale du monde".
Mme Bokova, une femme très populaire

La Bulgare Irina Gueorguieva Bokova, qui a pris la succession du japonais Koïchiro Matsuura à la tête de l'Unesco, est la première femme à diriger l'institution depuis sa création en 1945. A l'issue du scrutin, lancé jeudi dernier, elle a tendu la main à son concurrent, Farouk Hosni. "Je vais prendre toutes les bonnes idées, nous allons travailler ensemble", a déclaré l'élue avant d'ajouter: "Nous avons besoin d'un nouvel humanisme pour le XXIe siècle."
Agée de 57 ans, cette femme dynamique, l'une des personnalités les plus populaires du Parti socialiste (ex-communiste), aujourd'hui dans l'opposition, a fait ses études supérieures à Moscou, à l'Institut d'Etat des relations internationales.
Elle a ensuite parfait son parcours universitaire, avant et après la chute du régime en 1989, avec des spécialisations aux Etats-Unis, notamment à la prestigieuse Université de Harvard. Irina Bokova a été premier vice-ministre des Affaires étrangères et coordinateur principal des relations de la Bulgarie avec l'Union européenne de 1995 à 1997 avant de devenir chef de la diplomatie bulgare de novembre 1996 à février 1997.
Diplomate, militante convaincue de la cause européenne, elle fut ambassadrice de la Bulgarie en France, à Monaco et auprès de l'Unesco depuis 2005.
Membre du Conseil exécutif de l'Unesco depuis 2007, elle est également vice-présidente du groupe francophone des ambassadeurs auprès de cette institution de l'Organisation des Nations-Unies. Parlant couramment anglais, espagnol, français et russe, elle est mariée et mère de deux enfants.
Cinq tours pour un scrutin
Le scrutin a départagé mardi Mme Bokova de l'Egyptien Farouk Hosni, par 31 voix contre 27. Le choix du conseil exécutif, qui compte 58 membres, doit encore être entériné le 15 octobre prochain par la conférence générale de l'Unesco, qui réunit les 193 pays membres. Jamais, par le passé, la conférence générale n'a invalidé la recommandation du conseil exécutif, explique-t-on à l'Unesco.
Cinq tours de scrutin ont été nécessaires pour départager les prétendants à la succession du Japonais Koïchiro Matsuura à la tête de l'Organisation des Nations-Unies pour l'Education, la Science et la Culture, dont le siège se trouve à Paris.
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